De la littérature au cinéma

Ioanna Karystiani, romancière et scénariste

Dans les coulisses de « Nyfes » de Pantelis Voulgaris

par Alexia Kefalas

Il y a une anxiété des Grecs de vivre entre l'Orient et l'Occident mais aussi de vivre avec le poids d'un passé lourd en évènements et un présent pauvre économiquement.

iNFO-GRECE : Avec le scénario des « mariées » réalisé par Pantelis Voulgaris, on vous découvre scénariste, c'est si distinct de la prose ?

Ioanna Karystiani : Ecoutez c'est une autre façon d'écrire et de lire. C'est comme une pièce de théâtre. Vous savez, si la prose est un exercice de solitude, le scénario est un exercice de cohabitation. Il y a deux façons de voir un scénario. Celui écrit par un auteur pour un producteur ou un réalisateur, et celui inspiré d'un livre. Le scénario met en scène le texte en donnant des éléments sur les personnages, les caractères pour mettre le lecteur dans l'ambiance. En faisant le scénario de « Nyfes » (les mariées), j'ai compris que ce n'était pas si simple. En fait, un tel scénario écrit par sept mains équivaut à un bon roman. En plus du scénariographe, il y le directeur de la photo qui lit ce texte mais aussi les acteurs, le producteur et bien entendu le réalisateur, et tous conduisent à l'image. Le scénariographe est un membre de l'équipe du tournage. Il n'est pas plongé dans sa solitude, il collabore. Il ne faut pas qu'il soit trop critique ou trop sévère envers lui-même. Et puis il y a le budget. L'auteur d'un roman ne se souciera pas d'une production. Dans « la petite Angleterre » (ed. Seuil), j'utilise beaucoup de lieux différents, la nuit et les fêtes patronales grecque. En écrivant cela, je ne me suis pas souciée des figurants, des lumières, des décors…

i-GR : Que pensez vous du cinéma grec qui a le même mal à s'exporter que la littérature ?

I.K. : Ce n'est pas nouveau, la Grèce est un petit pays et les gens pensent que nous vivons encore au rythme des vers de Sapho ou de Kazantzakis. Comme s'il n'y avait pas de curiosité pour la Grèce. Il y a une anxiété des Grecs de vivre entre l'Orient et l'Occident mais aussi de vivre avec le poids d'un passé lourd en évènements et un présent pauvre économiquement. Les films Grecs contemporains qui font référence à des évènements du passé comme « Nyfes » ou « Politiki Kouzina » ("Un ciel épicé" de Tassos Boulmetis avec Georges Corraface qui traite de a déportation des Grecs d'Asie Mineure en Grèce à travers les yeux d'un jeune garçon de 9 ans passionné par la cuisine), ne sont pas des films de souvenirs. Ce sont des ponts qui ont pour but d'éclairer les passages de la vie du Grecs pour mieux le comprendre aujourd'hui.

Avant, il n'y avait pas de libertés en Grèce, et c'est nouveau que les Grecs ont appris à être libres. Dans la littérature c'est pareil. Ces dernières années, les thèmes historiques sont abondants pour ceux qui écrivent sur l'être humain.

Ioanna Karystiani

Ioanna Karystiani est née à Chania, en Crète, en 1952 de parents originaires de l'Asie Mineure. Après ses études en droit, elle a travaillé comme dessinatrice et illustratrice pour divers magazines. Elle a publié son premier roman "Mikra Agglia" en 1997 pour lequel elle a reçu le Prix d'Etat de Littérature en 1998 (traduit en français sous le titre de "Petite Angleterre", éd. Le Seuil)

i-GR : "Nyfes" traite du départ des grecques aux Etats-Unis au début du siècle. Comment voyez vous les Grecs de la diaspora ? Ils sont de moins en moins nombreux à immigrer.

I.K. : Il n'y a pas un foyer grec qui n'a pas de famille à l'étranger. C'est l'une des particularités des Grecs. Entre les pécheurs qui ont fait le tour du globe et les immigrés politiques, les Grecs sont partout. Actuellement, c'est la Grèce qui reçoit beaucoup d'immigrés, mais les Grecs comprennent cette situation. Il l'on vécu quelques décennies auparavant. A Chicago, les Grecs étaient associés aux rats et donc rejetés. Aujourd'hui, nous sommes tous immigrés. Il y a de grands mouvements d'immigration et même si nous n'y faisons pas partie, nous sommes concernés. Les mentalités jouent beaucoup dans cet enjeu. J'étais à Munich il y a quelques semaines et y ai rencontré des jeunes grecs d'un collège. Ils étaient originaires de Kozani et Grevena, des parents Grecs. Ils avaient du mal à choisir entre leurs deux nationalités, leurs deux pays, et se sentaient un peu perdus. Je leur ai dis qu'au contraire, ils devraient se sentir libres de choisir. Ils n'ont pas à se ranger dans une catégorie d'identité mais ils ont celle qu'ils sentent, voire prendre le meilleur des deux.

i-GR : Vous préparez un autre scénario ?

I.K. : Oui, "la petite Angleterre" va aussi être produit au cinéma ; donc, sur ma lancée, je continue. Mais je travaille aussi sur mon nouveau roman, "Suel les mouvements de la vague de l'océan".

 

Propos recueillis par Alexia Kefala
Crédits photos : Stafylidou, I. Ohlbaum
Paris

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