Kazantzaki le maudit

Kazantzakis au Temple d'Athéna Aphaïa, à Egine.

Profondément religieux et blasphémateur, résolument nationaliste et, en même temps, internationaliste, homme d'affaires et de pouvoir mais aussi communiste et rebelle, son humanisme est à la hauteur de sa fascination pour le surhomme. Ce pourraient être là des contradictions insurmontables pour beaucoup d'entre nous. Il n'en est rien pour celui qui, disparu un même octobre il y a cinquante ans, repose depuis sous une plaque qui porte pour épitaphe sa phrase la plus célèbre, et postmoderne avant l'heure : "Je n'espère rien, je ne crains rien, je suis libre". Je veux parler de Nikos Kazantzaki.

Voyageur infatigable, il sillonne les Balkans et parcourt l'Occident, d'Est en Ouest, et tout l'Orient, du proche au plus lointain. Avec les moyens de l'époque, ceux de l'entre-deux-guerres et ceux de l'après-guerre. Tantôt en mission officielle, tantôt en militant et tantôt mu par une curiosité insatiable. Et, des guerres, celui qui a toujours prôné la paix, en a connues. Des petites et des grandes, mais qui ont toutes marqué le cours de notre l'histoire. Les bolchéviques soviétiques et les anarcho-syndicalistes espagnols. Les guerres balkaniques et la seconde grande, puis, en Grèce, la civile. Mais Kazantzakis est un bourgeois, un intellectuel de salon, pas un combattant. S'il est de tous les fronts, c'est en observateur, pas l'arme au poing.

Engagé volontaire lors des guerres balkaniques, il se rapproche du premier ministre d'alors, Venizelos, qui l'engage dans son secrétariat. En 1919, en tant que secrétaire général au ministère de l'Assistance publique il organise le rapatriement des Grecs du Caucase fuyant la révolution russe de 1917. Kazantzaki croit en sa carrière politique et accepte volontiers les invitations qu'elles proviennent de l'Union soviétique ou du British Council, les honneurs (Prix international de la paix attribué par un Conseil mondial noyauté par Moscou), de même que les missions qu'on lui confie : ministre sans portefeuille, en 1945, il tente même de fonder son propre parti, l’Union socialiste ouvrière, et conseiller littéraire à l’UNESCO en 1947.

Cela n'affecte en rien sa sensibilité ; il ne s'installe jamais dans les fauteuils et la démission arrive au bout de quelques mois. Avocat de formation, son coeur n'est jamais comblé de l'injustice qui règne autour de lui. Journaliste pour la besogne, il apprend à observer et à décoder. Etudiant en philosophie, il replace l'Homme devant ses responsabilités en une époque où la mode ne veut en voir qu'une victime du Système.

Pour la Grèce de l'après-guerre, victorieuse des communistes dans la guerre civile, Kazantzaki est un ennemi qu'elle préfère savoir à l'étranger que dans un camp de rééducation où elle prend goût à enfermer les opposants. Pour le camp communiste, bien que Kazantzaki n'ait pas encore dénoncé le régime soviétique, c'est déjà un traître.

Nikos Kazantzaki

Quant aux intellectuels, ils sont très peu enclins à lui reconnaître talent et originalité. Dans ses idées, ils ne voient qu'un délire de nietzschéisme vulgaire. Il consacre des années à écrire et réécrire les 33.333 vers d'une Odyssée et cela soulève l'ire de l'establishment intellectuel ; il rédige d'un trait de plume ses plus grands romans, que cela devient du travail bâclé. Son ambition de se mesurer à Tolstoï, de la mégalomanie. Et, s'il parvient à se faire élire à la présidence de la Société Hellénique des Gens de Lettres, il n'entrera jamais à l'Académie et sa candidature au prix Nobel de Littérature est soutenue du bout des lèvres. Même, dans la querelle linguistique pour la langue officielle, entre tenants de la katharevousa, le grec savant - et singeant le grec ancien -, et ceux de la démotique, le parler du "peuple" que ses défenseurs cherchent à canoniser, Nikos Kazantzaki dénote. S'il écrit dans un langage vivant, il le fait avec la liberté du poète plus qu'avec la rigueur de l'académicien.

Comme cela arrive souvent, ce seront finalement ses détracteurs qui contribueront à son succès. Alexis Zorba qu'il a écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, lors de son séjour à Égine, est publié en 1946. Grâce à ses relations en France et en Suisse il entre à l'Unesco en tant que conseiller littéraire ce qui le permet d'élargir son cercle d'amis. Ainsi, lorsque la Dernière Tentation est publiée en 1951, elle ne peut-être ignorée. L'Eglise orthodoxe tente de l'excommunier, le Pape inscrit l'ouvrage à l'Index. Et à cette époque, il suffit que l'Eglise pointe le doigt sur le coupable pour que la résistance s'organise autour de lui. Alors pour Kazantzaki c'est enfin la consécration.

Jusqu'à la fin de ses jours, Kazantzaki sera dominé par cette dualité du poète et romancier, d'une part, en pérégrination perpétuelle entre les âmes des vivants et leurs faiblesses, et, d'autre part, de l'homme d'action, voyageur inlassable aux quatre coins du monde à la recherche d'une synthèse impossible, d'une issue par le haut.

Ainsi, alors qu'il est de plus en plus proche de la philosophie bouddhiste, il se rend en 1957 en invité du gouvernement, dans la Chine maoïste où la campagne des Cent Fleurs préfigure la répression de toute contestation. Déjà affaibli, le Crétois ne surmontera pas la grippe asiatique et, le 26 octobre 1957, il laisse son dernier souffle à la Clinique universitaire de Fribourg.

Mais ce souffle du mourant ne cessera de vivifier l'oeuvre immense laissée en héritage. Alors que ses funérailles en Crète prennent des allures d'hommage national, le film de Jules Dassin Celui qui doit mourir, basé sur le Christ recrucifié, sort sur les écrans avec Melina Mercouri, Jean Servais et Pierre Vaneck dans les rôles principaux.

Anthony Quinn et Alan Bates dans Zorba le Grec
Anthony Quinn et Alan Bates dans Zorba le Grec.

Puis, 1964. Zorba. Le Grec. L'exubérant mineur de lignite quitte l'intimité des planches du théâtre pour prendre le chemin de Hollywood. Aux côtés d'Anthony Quinn, dirigé par Michel Kakoyannis, Alan Bates et Irène Papas. Musique signée Mikis Theodorakis. Trois Oscars, quatre nominations, sans compter les prix par dizaines dans les autres compétitions. Zorba et la danse créée pour la circonstance deviennent synonymes de la Grèce, les touristes affluent à la recherche de l'âme de Zorba, expression de l'art de vivre grec.

Pensez-vous qu'après cela, Kazantzakis soit rétabli dans le panthéon de la littérature grecque ? Il n'en est rien. Mikis Theodorakis le rappelait récemment, les conséquences de l'oeuvre vont bien au-delà de la littérature et du cinéma. Des centaines de tavernes à travers le monde ne tiennent que parce qu'elles inscrivent sur leur fronton Zorba ou Syrtaki. Mais il a fallu attendre plus de dix ans pour que l'on reparle de Kazantzaki. Grâce encore au cinéma d'un autre américain. En 1988, Martin Scorssese est inspiré de la Dernière Tentation pour La Dernière Tentation du Christ.

Dans les rayons des librairies par contre, le vide. Et pourtant auteur prolifique et traduit dans des dizaines de langues. Droits cédés au hasard d'opportunités, qu'un auteur débutant dans l'anonymat n'aurait point envié. Editions ou rééditions des versions originales en Grèce, dépendant du bon vouloir d'un héritier. Diffusion au fil des sympathies personnelles. Il n'y a pas plus longtemps que septembre dernier, Vassilis Vassilikos, un des grands auteurs de la littérature grecque contemporaine, connu du public international par le scénario du film Z de Costas Gavras, était traîné par l'ayant droit grec devant les tribunaux pour diffamation. Il avait osé dire dans l'émission télé qu'il animait que les livres étaient invisibles et, pire, les études, les analyses, les commentaires de l'oeuvre, inexistants. Heureusement le tribunal a confirmé la liberté de la critique. Plus modestement, la Boutique iNFO-GRECE, un des rares diffuseurs internationaux qui en avait fait une fierté de maintenir en stock permanent la quasi totalité du catalogue grec, annonçait cet été qu'il rompait ses relations avec ce même éditeur et par conséquent cessait ses réapprovisionnements, en plein cinquantenaire de la mort de l'auteur.

Et du cinquantenaire, parlons-en. Lorsque le président de la Société internationale des amis de Nikos Kazantzaki, Georges Stassinakis, propose au gouvernement grec d'en faire une "année Kazantzaki", celui-ci saisi la balle au bond. Mais allez savoir pourquoi, quelques mois plus tard, il n'en est plus question. Ce sera une "année Callas". Comme si les deux devaient se faire la concurrence, comme si la Grèce était si pauvre qu'elle ne pouvait supporter deux mnémosynon (commémorations) à la fois. Et, à l'heure qu'il est iNFO-GRECE ne peut confirmer la tenue d'un concert que nous avons proposé à l'Unesco pour terminer l'année dans un des lieux le plus symboliques de la culture universelle que Kazantzaki a eu l'occasion de servir, à un moment où l'organisme onusien n'était pas encore le monde feutré de la diplomatie aux petits-fours qu'il est devenu. Le spectacle sous le titre "Zorba rend hommage à Kazantzaki" se voulait une mise en scène multimedia des musiques et des films inspirés de l'oeuvre de Nikos Kazantzaki et qu'un orchestre prestigieux grec devait interpréter. Le budget est loin d'être bouclé, la Grèce n'envoyant jusqu'ici qu'encouragements mais pas le moindre sou.

Kazantzakis au Temple d'Athéna Aphaïa, à Egine.
Kazantzakis au Temple d'Athéna Aphaïa, à Egine.

Reste la mémoire, celle qui dure en dehors des commémorations. Mais là encore, Kazantzaki subit le sort que l'inculture de nombre de nos dirigeants et de leurs conseillers fait subir à la plupart de nos écrivains. Combien de fois les avez-vous entendu citer Papadiamantis, Karagatsis, Venezis, Sikelianos, dans les discours, pour n'en citer que quelques-uns de nos écrivains ? Et que dire des plus contemporains… On se contente bien de nos deux Nobel de Poésie et ça nous suffit, quitte à laisser un grand trou noir avant et après.

Mais, même l'image de Zorba-le-bon-vivant, cette silhouette d'Anthony Quinn dansant le syrtaki, dans laquelle la Grèce du renouveau touristique se complaît pendant des décennies, finit par se ternir. Comme d'habitude, le filon est exploité jusqu'à l'épuisement au point où Zorbas et syrtaki terminent leur carrière en désignant la face la plus péjorative de la Grèce. On vous l'a dit, jamais sacralisé de son vivant, la malédiction tombera sur le Crétois après sa mort. Il le savait certainement, c'est le prix de sa liberté et de son insoumission.

i-GR/AE

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