Vient de paraître « Pêcheurs d’éponges » de Yannis D. Yerakis

Dans un témoignage rédigé au cours des années 1960, paru en grec en 1999 et traduit en français aujourd’hui, Yànnis D. Yérakis, né en 1887 sur l’île grecque de Kàlymnos, fait entendre la voix des pêcheurs d’éponges au début du XXe siècle, peuple de la mer en osmose autant qu’en lutte avec elle.

En 1900, les cailloux de l’île de Kàlymnos ne nourrissaient pas. Contraints de trouver leur subsistance ailleurs, les hommes s’en vont à l’étranger ou sur la mer. Pêcheurs d’éponges de Yànnis D. Yérakis raconte ces départs dramatiques avec une simplicité nue. « Rien de trop », auraient dit les Anciens.

Sujet ottoman, chair à canon à peine pubère d’un capitalisme en pleine expansion, l’adolescent que fut Yérakis est d’abord envoyé dans une usine textile à Saint-Pétersbourg : « Ce recrutement d’enfant a atteint sa plus grande intensité vers 1900, où il a pris véritablement l’aspect d’une rafle systématique. » Avec sobriété, l’auteur raconte les réseaux de migration de cette globalisation d’avant la révolution bolchevique. Tenace, l’enfant s’enfuit, économise puis rentre seul de Russie pour son île aussi ingrate qu’adorée et s’engage sur un navire pêcheur d’éponge. Le marché est demandeur, l’île exporte et le savoir-faire local est reconnu. La mer aux éponges vaut la mine de charbon. Gain maigre, patrons âpres, métier rude où l’on risque sa vie. En mer de Libye, les requins guettent.

La photo en couverture du livre dit bien les choses : ce pêcheur courbé s’apprête-t-il à plonger ou est-il cassé en deux par l’effort ? Ne s’arrêtant pas à cette description passionnante, le récit de Yérakis retrace la concurrence sans merci des « machines », les scaphandriers, et des pêcheurs traditionnels. L’efficacité prime. De ces nombreuses plongées mécaniques, les hommes remontent diminués physiquement, paralysés souvent. Tout le texte retentit d’un luddisme égéen doublé d’une lecture de classe sans naïveté, les propriétaires des machines étant bien « les membres de la ploutocratie ».

À cette perspective, l’auteur-plongeur lie une dimension qui pourrait être « écologique » pour le lecteur contemporain : « les chaussures de bronze du scaphandrier étaient comme un rouleau compresseur détruisant tout sur son passage, surtout les jeunes éponges ». Technicisme, exploitation de l’homme et de son milieu, destructions de l’un et de l’autre… les enseignements de celui qui a vu et vécu sont limpides comme l’Égée. L’émigration de masse emmena vers la Floride les pêcheurs d’éponges, où ils continuèrent d’exercer leur talent. La préface de l’historien Daniel Faget contextualise l’ensemble et contribue à faire de l’ouvrage un document précieux pour qui veut comprendre de l’intérieur les mécanismes sociaux d’une île méditerranéenne qui, à l’aube du XXe siècle, agonise.

Témoignage précieux, certes, et que l’on pourrait ranger dans la catégorie « document » sans s’interroger plus avant. Mais son éditeur l’a publié dans la collection « λογοτεχνία », « littérature » en grec moderne. De la littérature, il y en a dans ces ultimes phrases si suggestives : « Le bateau, lourdement chargé, se déplaçait lentement. Il y avait peu de vent, le ciel était couleur d’encre, menaçant. On apercevait des éclairs au-dessus d’Astypalia. » Tout en travaillant le restant de sa vie dans un entrepôt, Yànnis D. Yérakis publia une plaquette de poésie et un autre texte à la gloire de Kàlymnos. L’un de ses poèmes, superbe épopée d’une équipée, nous est donné en annexe. Parler uniquement de « document » ne fait pas honneur à cette œuvre véritable qui manifeste de réels choix formels. Élément crucial, la traduction est le fait du neveu de Yékakis, qui l’écoutait enfant. Cette familiarité avec un timbre unique concourt à la fermeté de ton et à la précision du récit.

Pêcheurs d’éponges atteste surtout d’une société plus ouverte aux textes provenant de non-professionnels de la littérature. La Grèce a eu Yànnis Makriyànnis, éleveur illettré et personnage important de la révolution de 1821, aux antipodes du monde des lettres et dont les Mémoiresconstituent un jalon des lettres néo-helléniques. Le poète Níkos Kavvadìas travailla toute sa vie sur un cargo et la poésie « rébétiko » fut le fait de garçons bouchers (écoutez l’immense Màrkos Vamvakàris). Encore aujourd’hui, on peut trouver en Grèce des poètes et des conteurs chez des gens éloignés de tout « milieu » littéraire. Ce continuum entre civilisation orale, travail manuel et écriture s’incarne chez Yànnis D. Yérakis. En voulant rendre hommage à des hommes sans rechercher d’effet littéraire, il écrit un texte d’une grande justesse. Sec comme l’île natale, voilé dans la sombre empathie du chant funèbre, il devient la voix de toute une communauté insulaire.

La plus grande intensité est atteinte lorsque, sans artifice, l’auteur fait la chronique de ces hommes partis du Dodécanèse jusqu’aux côtes libyennes riches en éponges. Le garçon a seize ans, son père est avec lui et tous les hommes se connaissent. Sur leurs barques se trouve, parfois, un compas. Le « je » s’efface au contact de l’eau et le texte se propulse, vent dans les voiles, vers l’épopée. En route, on croisera un contrebandier d’armes de l’île de Symi, des militaires égyptiens, des requins et des tempêtes crétoises. Un Stevenson ou un Melville méridional, le pittoresque en moins, la proximité de celui qui a pris part et lutté en plus. Une langue archaïque surgit à la surface du groupe humain et chante ses hauts faits et ses morts, sa bravoure et sa souffrance. Dire que ce texte a une fonction sociale serait trop pauvre. Pêcheurs d’éponges fait se souvenir et exister tout un peuple.

Par endroits, Yànnis D. Yérakis rappelle son contemporain le Roumano-Grec (ou Byzantino-Ottoman) Panaït Istrati, peintre en bâtiment, autodidacte, grand prolétaire méditerranéen, et auteur d’un court texte intitulé… Le pêcheur d’éponges. S’y retrouve un semblable réalisme social, la même mélancolie fraternelle et sans illusion. Cette écriture résonne avec celle d’un autre voisin encore, le Turco-Kurde Yachar Kemal, sans conteste du même bois. Là aussi, conscience sociale aigüe chez cet auteur qui publia un texte intitulé… Pêcheurs d’éponges ! Des contes communs émergent chez l’un et chez l’autre, notamment ces pêcheurs avalés puis recrachés par des monstres marins. Contes vrais car crus par les hommes qui plongeaient. De part et d’autre de la Méditerranée, ces auteurs chantent la fierté des artisans et une humanité thalasséenne vacillant avant l’industrialisation du monde. Yànnis D. Yérakis les égale avec ce texte inoubliable, aussi sous-marin qu’il est à hauteur d’homme.

Le pêcheur nu, par Ulysse Baratin
26 août 2020

Yànnis D. Yérakis, Pêcheurs d’éponges. Trad. du grec par Spiro Ampélas. Avant-propos de Daniel Faget. Cambourakis, 144 p., 16 €