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Sur les traces du Traité de Lausanne avec Metin Arditi

Publié dans Le Temps le
Sur les traces du Traité de Lausanne avec Metin Arditi.

Le Musée historique de Lausanne consacre une exposition à l'accord qui, en 1923, a dessiné un nouvel ordre mondial et établi les frontières de la Turquie actuelle. Visite en compagnie du commissaire de l'exposition Laurent Golay et de l'écrivain turco-suisse Metin Arditi

Ce sont des signatures qui, côte à côte, composent le point final de la Première Guerre mondiale. Un acte débattu et ratifié par les vainqueurs de la Grande Guerre, fatigués et désireux d'en finir au plus vite, qui définit les frontières et pose les bases de la Turquie moderne. Cette dernière, forte de plusieurs victoires militaires, s'était assise renforcée à la table des négociations. Ce sont aussi des centaines de personnes - journalistes, diplomates et chefs d'Etat de toute l'Europe - qui font de la capitale vaudoise le centre du monde entre novembre 1922 et juillet 1923. Le Traité de Lausanne, à l'occasion de son centenaire, fait l'objet d'une exposition passionnante au Musée historique de Lausanne. Pour la parcourir, Le Temps a convié Metin Arditi, écrivain turco-suisse, à suivre son commissaire d'exposition, Laurent Golay.

Pourquoi Lausanne? Au début du siècle dernier, la petite ville de 70 000 habitants est en pleine expansion, avec la ligne ferroviaire Simplon-Orient-Express, mise en service en 1920, qui passe par Lausanne et dope son attractivité touristique ainsi que son potentiel économique. «Les Turcs avaient un préavis favorable à propos de Lausanne», signale Laurent Golay. La communauté turque y était importante, le Foyer turc de Lausanne, créé en 1911, forme le centre du mouvement nationaliste en Europe. On retrouve d'ailleurs plusieurs de ses membres dans le gouvernement d'Atatürk par la suite, les Codes civil et des obligations turcs sont inspirés des textes suisses.» La Confédération comme les milieux économiques peuvent aussi compter sur le lobbyisme du colonel vaudois et militant fasciste Arthur Fonjallaz, qui préside la Société suisse des amis de la Turquie. «Ce qui me frappe, commente Metin Arditi, c'est la présence constante sur les photos des négociations d'Arthur Fonjallaz. On prend ainsi la mesure de la fascination qu'exerçait le fascisme, à l'époque, sur certaines des élites vaudoises. C'était aussi l'époque de la Ligue vaudoise, de Marcel Regamey. A la décharge de ces élites, l'Europe ne savait pas encore où le fascisme allait la mener.» L'exposition s'ouvre sur un film de quelques minutes retraçant les événements menant aux guerres balkaniques, puis à la chute de l'Empire ottoman. S'ensuit une frise temporelle richement documentée, sorte de journal de la Conférence de Lausanne. Les lieux de la conférence sont parfaitement reconnaissables, entre le Casino de Montbenon, le Palais de Rumine et le Château d'Ouchy. Les différents hôtels de Lausanne accueillent des délégations: le Lausanne Palace, le Beau-Rivage, l'Hôtel Cecil, où, le 13 mai 1923, le Suisse Moritz Conradi assassine le délégué russe Vatslav Vorovsky. «L'Hôtel de la Paix est resté le repère des Stambouliotes, raconte Metin Arditi. Lorsque j'étais jeune pensionnaire, c'est là que descendait mon père lorsqu'il me rendait visite, hélas pas très souvent. Ma mère y est restée bloquée de longs mois lors du pogrom de 1955 à Istanbul.»

Doléances kurdes

Parmi les documents, issus notamment des Archives de la ville et du canton, ne figure pas le traité en lui-même. «La ville a décidé de ne pas l'exposer, par mesure de sécurité. Il repose aux Archives diplomatiques françaises», indique Laurent Golay. Les 75 ans du traité ont réuni des milliers de Kurdes (entre 1000 et 3000) en 1998. Pour eux, le traité a sonné la fin de tout espoir de former un Etat indépendant. Ils sont attendus de façon plus nombreuse encore pour le centième anniversaire. Churchill déplorait en effet que le traité n'ait pas accordé plus de place aux minorités. Pour les Arméniens, il est perçu comme un acte validant le génocide dont ils ont été victimes. «J'ai subi des pressions diverses pour que soit supprimé le terme «génocide» dans l'exposition. C'était inédit pour moi de me retrouver dans cette situation», confie le commissaire d'exposition, qui explique cependant avoir essayé de faire un travail le plus objectif possible. «Ils se sont partagé ces territoires comme on dépèce un animal», souffle l'écrivain genevois...

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