Skopje passe à l'offensive et provoque Athènes en pleine Assemblée de l'ONU

fyrom carte

Alors que l'échéance de la candidature de l'ancienne république yougoslave de Macédoine (FYROM) à l'OTAN approche avec la Grèce insistant à exercer son droit de veto si le pays voisin ne renonce à l'usurpation de l'identité macédonienne - Athènes y voit la porte ouverte à toutes sortes de revendications y compris territoriales - Skopje est passé cette semaine à l'offensive en pleine Assemblée générale de l'ONU à New York, une assemblée présidée par un de ses diplomates. Historique d'un piège soigneusement préparé.

Mardi 25, l'ancien ministre des Affaires étrangères de la FYROM, Serjan Kerim, assume la présidence tournante de l'Assemblée générale de l'ONU. Au moment d'appeler Branko Crvenkovski, le président de son pays à la tribune, il l'appelle avec le titre autoproclamé de "Président de la République de Macédoine" au lieu de "Président de la FYROM", acronyme anglais de "l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine", qui est l'appellation intermédiaire adoptée par l'ONU dans l'attente de la résolution du différend sur la question avec la Grèce.

Au moment de la déclaration de l'indépendance de la province yougoslave en 1990, celle-ci s'autoproclame "République de Macédoine", adopte pour drapeau le soleil du roi Philippe et frappe une monnaie à l'effigie d'Alexandre le Grand, auxquels symboles s'ajoutent des références explicites dans sa constitution à une "Macédoine", comprenant la province du même nom du Nord de la Grèce. Faisant suite aux protestations de la Grèce, l'ONU demande au jeune Etat de faire le ménage dans les articles belliqueux de sa constitution et adopte, engage sous son auspice des pourparlers entre les deux pays et adopte l'appellation FYROM comme nom officiel intermédiaire. Depuis, aucune partie n'entend céder, d'autant que le temps joue en faveur de Skopje que par commodité des nombreux pays finissent par appeler République de Macédoine dans leurs relations bilatérales.

"Je voudrai demander, Monsieur le Président, à ce que l'appellation officielle adoptée par les Nations Unies soit utilisée en toutes circonstances à l'intérieur de l'enceinte de l'organisation", a protesté aussitôt l'ambassadeur de la Grèce, Ioannis Mourikis. (voir vidéo http://webcast.un.org/ramgen/ondemand/ga/62/2007/ga070925am2.rm?start=01:43:40&end=01:59:20)

Mais M. Kerim n'entend pas pour autant se conformer : "Je suis au courant, mais en tant que président de l'Assemblée générale, je me dois de montrer plein respect à la dignité de tout Etat-membre des Nations Unies", réplique-t-il à la stupéfaction des participants. Le discours de M. Crvenkovski concluant "mon pays était et restera la République de Macédoine", n'allait pas arranger les choses.

Dans un communiqué le ministère grec des Affaires étrangères a reproché à M. Kerim d'agir sur instruction de son gouvernement, "endommageant de ce fait de façon irréparable sa crédibilité à rester président de l'Assemblée générale jusqu'à son terme".

L'incident a en effet été soigneusement préparé depuis une semaine.

Jeudi matin 20 septembre une rumeur court à Athènes selon laquelle le Canada aurait reconnu la république voisine sous son nom autoproclamé, soit République de Macédoine. Interpellés par les journalistes, aussi bien le ministre des Affaires étrangères Dora Bakoyannis que le leader du principal parti de l'opposition Georgios Papandreou, donnent dans les grandes déclarations sans vérifier la véracité de l'information. La première dénonçant la décision et faisant part du mécontentement grec envers le Canada, le second reprochant à la diplomatie grecque de ne pas avoir prévu et empêché cette reconnaissance.

Or le Canada ignore, du moins officiellement, tout de l'affaire. Car en réalité, le ministère des Affaires étrangères du Canada avait convoqué le représentant de la Grèce au Canada pour lui prévenir de la décision du pays d'employer le terme "République de Macédoine" dans les relations bilatérales d'Ottawa avec Skopje. L'information est aussitôt reprise par le correspondant de l'Agence Athénienne de Presse et arrive à Athènes sans les nuances sur l'étendue de la reconnaissance aux seules "relations bilatérales".

Aux protestations des milieux grecs au Canada et aux sollicitations de la presse grecque et grecque de l'étranger (iNFO-GRECE a retardé la publication "à chaud" du premier article sur "l'affaire" le temps de vérifier les informations auprès du ministère des Affaires étrangères du Canada) un communiqué est publié par le gouvernement canadien expliquant que d'une part "le Canada n'entend être lié dans ses relations avec les autres pays et en particulier la République de Macédoine à cause d'un différend sur le nom de celle-ci", et d'autre part que "dans une approche pragmatique, il utilisera le nom avec lequel cette république s'appelle elle-même", mais que "il continuera à respecter les pratiques établies et le consensus au sein des Nations Unies", c'est-à-dire que le Canada utilisera dans les instances internationales le nome de Ancienne République Yougoslave de Macédoine, "une approche similaire à celle de nombreux autres pays", précise le communiqué.

Des informations font état d'importants contrats commerciaux entre le Ottawa et Skopje sur lesquels Skopje avait mis en préalable l'utilisation du terme "République de Macédoine" dans les contrats prétextant que sans cela les contrats n'auraient pas de valeur juridique puisque c'est la seule appellation que Skopje admet, ce qui n'est pas tout à fait exact dans la mesure où Skopje a signé l'accord intermédiaire avec la Grèce et qu'il dit reconnaître les résolutions des Nations Unies portant sur l'appellation FYROM.

En même temps, Skopje se charge d'exploiter sa percée diplomatique et de semer la confusion entre une "reconnaissance" et "l'usage d'une appellation dans les relations bilatérales". L'agence Reuters diffuse ainsi une information sur la "reconnaissance par le Canada du nom constitutionnel", citant un cadre supérieur du ministère des Affaires étrangères de la FYROM "ayant requis l'anonymat". L'orchestration et la mise en circulation de l'information est d'autant plus aisée que M. Kerim a dirigé pendant des années la Media Print Macedonia, principal group de presse dans le FYROM, et a été ensuite le représentant du principal actionnaire du WAZ, un groupe de presse à intérêts allemands propriétaire des principaux titres de la presse à Skopje.

Mais indépendamment de la manière dont Skopje ou Ottawa se sont pris pour annoncer la nouvelle, la question qui reste aujourd'hui est pourquoi Athènes s'est précipitée à commenter une information partielle entraînant à la fois les Grecs à croire que l'information était vraie et à Skopje de festoyer sur la confusion créé. Résultat, c'est une ministre grecque affaiblie qui se rend le lendemain à New York où se tient le sommet de l'ONU sur les changements climatiques. En marge du sommet, Mme Bakoyannis rencontre le représentant du secrétaire général des Nations Unies pour la question de la FYROM, Matthew Nimitz. Ce dernier annonce qu'il n'a pas des nouvelles propositions dans les négociations pourtant menées sous ses auspices (!), laissant ainsi à Athènes la seule arme q'elle ne voudrait employer : le veto à l'adhésion de la FYROM à l'OTAN et à l'UE.

A son retour mercredi à Athènes, Mme Bakoyannis informe le premier ministre, Costas Caramanlis. Commentant pour les journalistes l'attitude du diplomate de la FYROM, président l'AG de l'ONU, citant à trois reprises Branco Crenkovski en tant que "président de la Macédoine", Serjan Kerim, Mme Bakoyannis tire une leçon surprenant de l'incident, soit que "M. Kerim [a] confirmé la justesse des arguments de la Grèce, et de ce fait, hier, il a adressé un message justement clair, pour tous nos amis et partenaires, que ce que la Grèce soutient est vraiment réel". Il restera donc à compter "nos amis et partenaires" sur la question.

A Washington, l'ambassadeur de Grèce M. Mallias a commenté pour la presse américaine l'affaire Kerim, disons qu'il a publié vendredi une tribune dans le site Internet du magazine de l'actualité diplomatique "National Interest", intitulée "Qu'y a-t-il dans un nom?" (lire ici: http://www.nationalinterest.org/Article.aspx?id=15628)

M. Mallias relève que certains penseront qu'il s'agit d'un fait sans grande importance, alors que la violation des résolutions de l'ONU et des engagements conclus dans des accords internationaux confirment la violation systématique de la part de Skopje de l'Accord intermédiaire sur le nom de l' "Ex-République yougoslave de Macédoine", placé sous l'égide de l'ONU.

Il est clair, ajoute M. Mallias, que le président du Conseil de sécurité a mis l'intérêt national [de la FYROM, ndlr] au-dessus de ceux des Nations unies, et conclut que la responsabilité pour les conséquences de cette position appartient exclusivement au gouvernement de Skopje.

A siège de l'ONU, la porte-parole adjointe du SG de l'ONU, Marie Okabe, a estimé que "[l'incident] vient clairement confirmer la réalité en vigueur en ce qui concerne l'appellation de l'ancienne République yougoslave de Macédoine en replaçant la question dans sa juste dimension".

Invitée par une question de presse à se prononcer sur la violation de la résolution du Conseil de sécurité par le président de l'AG de l'ONU M. Kerim et si M. Kerim pourrait continuer à présider l'Assemblée, Mme Okabe s'est contentée de dire que "le SG de l'ONU a un envoyé spécial pour les concertations entre la Grèce et la FYROM, qui est Matthew Nimitz. Nous lui avons fait part de ce qui s'est passé hier et M. Nimitz a relevé que cet incident prouve la nécessité d'une solution permanente à la question et que les concertations se poursuivent dans cette voie avec les deux parties concernées".

A Athènes, l'ambassadeur des Etats-Unis e Grèce Nicholas Burns s'est voulu rassurant, déclarant que les Etats-Unis soutiennent la procédure de l'ONU pour le règlement du différend entre la Grèce et la FYROM. S'exprimant à l'issue d'une rencontre avec le président de la République chypriote, Tassos Papadopoulos, M. Burns ne pouvait que dire ce qui ferait plaisir aux Grecs, d'autant que les Etats-Unis ne sont plus concernés par le problème puisqu'ils ont été les premiers à reconnaître la FYROM avec son nom constitutionnel au grand dam de la Grèce.

Invité à commenter l'incident provoqué par M. Kerim, M. Burns a tout d'abord précisé qu'il n'était pas présent à cette session et "que par conséquent il ne devrait pas commenter un fait dont il n'a pas été témoin". C'est apparemment un fait nouveau que l'ambassadeur des Etats-Unis ne lit ni la presse, ni regarde la télévision, ni reçoit des rapports de son administration sur l'actualité internationale et il ne commente que les faits dont il a été témoin direct. Et pourquoi s'en priverait-il tant que l'on lui envoie des journalistes prêts à enregistrer des pareilles déclarations sans broncher.

M. Burns a conclu en se disant optimiste tout en reconnaissant qu'"il s'agit d'un problème difficile, et je pense que pour la Grèce c'est un problème très sérieux. De même que c'est un problème existentiel pour le gouvernement de Skopje".

Les pressions n'ont pas fini de peser sur la Grèce d'ici le printemps prochain où l'OTAN doit examiner la candidature d'adhésion de la FYROM.

i-GR/ANA-MPA

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