Polémique électorale sur fond d'incendies : Caramanlis dans le piège d'Aznar, Papandreou sur l'orbite Zapatero

Malgré les incendies qui continuent pour la 5e journée consécutive de ravager la Grèce, le gouvernement a décidé de maintenir la tenue des élections législatives anticipées prévues le 16 septembre. Déjà les incendies de juin et juillet constituaient le fond de la campagne, mais l'intensité des derniers jours et le nombre élevé de morts risquent de mettre à mal les certitudes du premier ministre Costas Caramanlis quand à sa réélection alors que son principal concurrent, le socialiste Giorgos Papandreou, a trouvé une fenêtre médiatique inespérée, jouant déjà au premier ministre et visitant, en direct sur les écrans tv, chaque champ brûlée. La presse athénienne, majoritairement au centre gauche, photos de la population en détresse à l'appui, fait le reste.

"Ils cherchent les coupables, ils n'éteignent pas les feux !" Le titre du plus grand quotidien national Ta Nea du puissant groupe Lambrakis résume à lui seul la position intenable dans laquelle les médias de gauche placent le gouvernement. Qu'il mette toutes ses forces sur le front des incendies et il est accusé de laisser les coupables tranquilles, au risque d'apparaître même leur complice dans les hypothétiques plans immobiliers ; qu'il traque les coupables et voilà qu'il apparaît comme soucieux de son image au mépris des dégâts que provoquent les incendies.

Caramanlis en campagne. Visite de la station d'Aigaleo le 24/08/07

Il y a une semaine le premier ministre menait campagne comme sur les rails d'un métro neuf (en photo visite de la station d'Aigaleo le 24/08/07)

C'est que la Grèce - on allait l'oublier avec les incendies à monopoliser l'information - est aussi en pleine campagne électorale. Les élections législatives anticipées sont prévues dans deux semaines et demie. Le premier ministre sortant, Costas Caramanlis, en privant l'opposition d'un long hiver préélectoral - les élections devaient avoir normalement lieu en mars 2008 -, espérait donner l'avantage à son parti de Nea Dimokratia (conservateurs) et se voir donc reconduire au Palais Maximou (siège du gouvernement). Depuis les dernières élections, en février 2004, son principal concurrent, le socialiste Georges Papandréou (PASOK, parti socialiste) n'a fait que le talonner dans les sondages sans jamais le menacer sérieusement.

Les données ont radicalement changé avec la violence sans précédent des incendies de la semaine dernière. Certes, dans les premiers jours de la campagne, avant que la vague actuelle des feux de forêt n'éclate, surfant sur le mécontentement populaire des premiers incendies de juin et de juillet, Papandreou avait déjà cherché à exploiter le thème de "l'incompétence" du gouvernement de droite. Mais personne ne croyait alors qu'il suffirait de remplacer quelques chefs dans la Police et chez les Pompiers par des cadres issus des rangs du PASOK pour que la Grèce soit épargnée des incendies.

Le thème était exploité à tel point qu'au début des incendies certains se demandaient s'ils n'étaient pas l'œuvre de quelques militants fanatisés qui pensaient ainsi offrir des arguments supplémentaires à leur chef. C'était encore à l'époque - la semaine dernière - où personne ne soupçonnait l'ampleur du désastre. Cette "politicologie" semble aujourd'hui dépassée, et il faut bien chercher les coupables ailleurs. Et des coupables au niveau de l'étendue du front.

C'est là que le gouvernement intervient en avançant l'hypothèse de la "menace asymétrique". En décrypté, terroriste. Une hypothèse que le gouvernement pense crédible. Mais les preuves manquent à l'appui. Aucun des présumés coupables arrêtés n'en a le profil. Les éléments que lesquelles on s'appuie, ce sont des diverses vidéos amateurs montrant ce qui pourrait être des pyromanes amateurs.

Georges Papandréou avec le président de la République Carolos Papoulias à Loutra Kaïafa

Présent sur tous les fronts où le feu fait rage, les deux mains posées sur celle de son interlocuteur, Papandreou occupe le terrain médiatique en jouant à fond la carte de la compassion, même quand il est avec le président de la République C. Papoulias (2e photo à g. à Loutra Kaïafa le 25/08/2007)

En même temps, le gouvernement s'aperçoit que le chef de l'opposition Georges Papandréou occupe le terrain médiatique visitant méthodiquement les sites ravagés, sur les pas des ministres et du premier ministre, parfois même les précédant. Et si par hasard il arrive en retard et les médias sont sur d'autres fronts, son service de presse se charge d'immortaliser le passage et de diffuser les photos dans les agences de presse. Papandreou systématiquement cadré en contre-plongée apparaît dominer à chaque fois la situation.


Systématiquement magnifié en contre-plongée par son service de presse, Georges Papandréou apparaît toujours dominer la situation (photos du 26 et 28/08/2007).

Caramanlis rappelle alors Theodoros Roussopoulos, ministre d'Etat sortant, et lui demande de reprendre le poste de porte-parole du gouvernement qu'il occupait jusqu'à la proclamation des élections anticipées. La piste de la menace terroriste est relancée.

Certes les ennemis potentiels qui nous voudraient du mal ne manquent pas. Les plus sérieux, la Turquie, et l'Albanie. Pour la Turquie, Il est vrai que les condoléances ont quelque peu tardé à se manifester et le soutien apporté n'a rien à voir avec la mobilisation de la société civile grecque au moment où la Turquie était secoué par les séismes de 1999. Mais est-ce le fait du gouvernement ? Les motifs ne manquent pas. La Grèce, s'affichant comme partisan de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, n'a pas su empêcher les théories exclusives du président français Sarkozy de prendre racine à Bruxelles.  L'armée turque ? Les gardiens "armés" de la laïcité turque exporteraient-ils la guerre interne contre  le gouvernement à coloration islamiste du premier ministre turque sur le sol grec ? La guerre du feu remplacerait-elle les violations aériennes des années passées. Ou encore serai-ce l'œuvre des Chyproturcs se vengeant de l'échec du plan Annan pour le règlement du problème de la division de l'île de Chypre ?


Ce qui n'a pu être atteint pendant les Jeux Olympiques d'Athènes 2004, a failli l'être au cours des incendies de l'été 2007: le berceau des JO et de l'esprit olympique. Dimanche 26 août, une statue regarde impuissante les flammes s'approcher des grilles du musée d'Olympie.

Sur la frontière Nord, on peut voir les mêmes aigreurs en rapport à la politique extérieure grecque comme raisons d'une vengeance ou d'avertissement. A Skopje, l'appellation contrôlée de Macédoine est toujours une épine qui envenime les relations entre les deux pays. Au Kosovo, les Albanais tolèrent de moins en moins la stagnation du statut d'autonomie de la province qui à leurs yeux fait l'affaire des Serbes. A leurs yeux aussi, le coupable de cette immobilité est la Grèce.

On pourrait continuer cette politique fiction, et soulager nos consciences à la manière d'une discussion de comptoir. C'est d'ailleurs le risque que les hypothèses gouvernementales d'une "menace assymétriqiue" ne servent qu'à cela. Fautes de preuves, rapides, Caramanlis se trouvera dans une situation délicate.

Une situation qui n'est pas sans rappeler l'Espagne à la veille des élections de 2004. Le premier ministre sortant de l'époque, Jose Maria Aznar (conservateur), fort du redressement du pays et de résultats que nombre de ses homologues européens lui enviaient, était donné gagnant dans tous les sondages. Trois jours avant les élections, l'explosion simultanée de plusieurs bombes dans les trains entrant en gare de Madrid tue 200 personnes et fait 1500 blessés. L'attaque la plus meurtrière qu'ait jamais connue l'Espagne. Aznar craignant l'impopularité d'un attentat islamiste se vengeant de son engagement  pro-américain, préfère attribuer l'attentat aux séparatistes basques de l'ETA. Le 14 mars, contre toute attente, son rival, le socialiste Jose Luis Rodriguez Zapatero, sort gagnant du scrutin avec un écart de 5 points. Aznar avait persisté sur l'hypothèse ETA jusqu'à la fin alors que des indices convergeaient vers la piste islamiste.

Si Caramanlis ne veut pas que ce scénario se reproduise en version grecque, il devient impératif de fournir des preuves irréfutables de la "menace asymétrique". Rappeler son ex-porte-parole Roussopoulos au travail était sans doute nécessaire pour canaliser l'information - la place vacante avait été occupée par l'opposition et par toute sorte de "responsables" et d'"experts" s'exprimant en direct sur les "live" non-stop des chaînes tv. Mais miser sur l'art de communiquer pour gagner les élections serait une erreur d'autant plus fatale qu'il sait qu'il compte peu de médias influents dans son camp. Son meilleur allié sera la vérité et l'action sur le terrain. Celui des incendies et celui de l'enquête. Mais ne soyons pas aussi optimistes. La politique grecque a aussi ses paradoxes dont le propre est de défier la raison.

i-GR

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