Intime de Kazantzaki

Yvette Renoux-Herbert : « Kazantzaki avait ce désir de transmettre un idéal aux jeunes »

Témoignage d'une collaboratrice de Nikos Kazantzaki
Yvette Renoux-Herbert (à dr.) en compagnie de Nikos et Eleni Kazantzaki

Antibes, villa Menolita, 1945. Yvette Renoux-Herbert (à dr.) en compagnie de Nikos et Eleni Kazantzaki.

Yvette Renoux-Herbert est présidente de la section française de la Société internationale des Amis de Nikos Kazantzaki. Elle a connu l'écrivain grec, lorsqu'il travaillait à l'Unesco, grâce à son père, orientaliste et interprète à la SDN, puis à l'ONU. Etant devenue une amie intime du couple Kazantzaki, Mme Renoux-Herbert évoque pour les lecteurs d'iNFO-GRECE leur vie à Paris et à Antibes.

i-GR – Vous avez donc travaillé avec Nikos Kazantzaki. C’est un privilège. Racontez-nous…

Yvette Renoux-Herbert – C’était en février 1947, j’avais 22 ans. J’étais rentrée des Etats-Unis et travaillais à Paris à l’Unesco, dont les bureaux étaient installés à l’hôtel Majestic. Kazantzaki venait d’y être nommé conseiller à la littérature. Mon père, orientaliste et interprète, était son ami. Il souhaitait que je l’assiste. L’idée me plaisait. Je l’ai donc rencontré pour la première fois chez la veuve du journaliste et helléniste René Puaux, dans un vaste appartement haussmannien, place de la Madeleine. Madame Puaux sous-louait son salon au couple Kazantzaki car elle avait des difficultés à se maintenir après la mort de son mari. Ses enfants vivaient avec elle. Il y a trois ou quatre ans, j’ai repris contact avec la fille, Mademoiselle Puaux, qui a aujourd’hui presque 90 ans. Elle a déménagé dans un appartement à peu près identique, rue de Castiglione, dans le même quartier. Elle a reconstitué le salon. Il est bien tel que je l’avais connu. J’ai revu, avec émotion, le fameux fauteuil où Kazantzaki s’asseyait toujours ; « le fauteuil du poète », comme on l’appelait. Personne d’autre que lui n’avait le droit de s’y asseoir.

i-GR – Comment s’est passée votre première rencontre avec Kazantzaki ?

Y. R.-H. – J’étais très intimidée. Il était impressionnant. Agé de 64 ans à l’époque, grand, filiforme, très droit, il avait le front haut et le regard farouche. Il portait la moustache et avait une voix un peu rauque. Il m’a parlé de sa mission à l’Unesco. Son projet était ambitieux. Nous nous sommes accordés, et j’ai été ravie de travailler avec lui. Notre bureau occupait une chambre de l’hôtel, nous partagions la salle de bains, dont la baignoire servait de lieu d’archives. Dans cet espace, nous vivions comme un couple. C’était curieux. C’était après la guerre. Tout était improvisé. Nous avons travaillé un an ensemble, jusqu’en mars 1948.

Carte postale envoyée par Kazantzaki à sa soeur

De Paris, où il suit le séminaire de Bergson, Kazantzaki envoie des cartes postales. Celle-ci a été reçue par sa sœur.

i-GR – Quelle était exactement sa mission ?

Y. R.-H. – En tant que directeur du service de traduction des grandes œuvres du monde, il devait établir une liste des cent meilleurs ouvrages de toutes les époques, et dans tous les domaines. Il devait organiser leur traduction en diverses langues. Un travail colossal. Pour cela, il devait solliciter les Etats membres, écrire aux gouvernements. Bien évidemment la plupart d’entre eux ne répondaient pas. Seuls, de petits pays le faisaient, mais leurs écrivains ne pouvaient rivaliser avec Shakespeare ou Goethe. Alors il me disait : « Je vais prendre mon bâton de pèlerin et faire le tour des pays pour chercher moi-même les ouvrages. » Son attitude était insolite pour nous, au sein de l’Unesco, mais, pour lui, c’était tout à fait naturel. Poète, il procédait de cette façon ! C’est ainsi qu’il a sillonné la Grèce à la recherche de mots, d’expressions, de vocables, en voie de disparition. Son œuvre est parsemée de termes qui, même pour un Grec cultivé, ne sont pas immédiatement accessibles. Face à l’apathie et aux pesanteurs des officiels, il a fini par ruer dans les brancards. Même si ce poste était une aubaine sur le plan financier, il a démissionné : il avait la sensation de perdre son temps…
C’était un poète, un écrivain, un solitaire qui évoluait dans une administration guindée, avec ses règles, son protocole. Nous avions souvent affaire au corps diplomatique des différents pays. Il n’aimait pas le côté bureaucratique de sa tâche. Il était très réservé, voire assez sauvage. Il faut préciser qu’à l’époque, l’Unesco n’engageait pas des fonctionnaires, mais des personnalités de premier plan qui venaient remplir une mission, et puis s’en allaient. Kazantzaki était un érudit et un homme d’action. Il voulait éveiller la conscience des hommes. Il était en sympathie avec le monde, et, avec la Grèce, en particulier. Il ne pouvait s’épanouir dans ce genre de fonction.
Moi, en revanche, j’ai passé des moments merveilleux en sa compagnie. Ses œuvres n’ayant pas encore été traduites en français, je n’avais rien lu de lui, alors il m’a raconté ses écrits. Je me souviens tout spécialement des aventures de Zorba, avant la sortie du roman en France. L’homme qui travaillait à l’Unesco et Kazantzaki, le narrateur, l’intellectuel, étaient une seule et même personne. C’était un caractère entier, tourné vers les autres.

Nikos et Eleni Kazantzaki à Antibes
Nikos et Eleni Kazantzaki à Antibes

i-GR – Après son départ de l’Unesco, votre amitié ne s’est pas éteinte pour autant…

Y. R.-H. – D’autant moins que Kazantzaki allait séjourner jusqu’à sa mort en France. Sympathisant communiste dans l’entre-deux-guerres, il était indésirable en Grèce (le gouvernement d’Athènes s’était montré plus qu’hostile à sa nomination à l’Unesco)… Comme il ne pouvait se rendre aux Etats-Unis, il a choisi, avec Eleni, sa femme, de s’installer à Antibes, où il a vécu ses neuf dernières années. J’allais les voir tous les étés. C’était un rituel. J’ai connu leurs trois résidences antiboises. Pour lui, cette ville était le paradis. Elle lui rappelait la Crète, surtout quand il habitait sur les remparts du Vieil Antibes. C’était magnifique, son bureau donnait sur la mer. Là, il était aussi heureux que peut l’être un exilé nostalgique de sa terre. A Antibes, il a écrit presque tous ses romans. Il y a aussi travaillé les traductions de ses propres écrits. Il était exigeant sur les termes employés. Il affirmait que le vocabulaire grec était beaucoup plus riche que le français. C’était un grand traducteur.
Après sa mort, en 1957, Eleni a quitté Antibes pour Genève, où elle a vécu quelques années. Je lui ai rendu régulièrement visite. C’était, elle aussi, une personnalité remarquable. Elle était journaliste et écrivain. Son livre le plus connu est une biographie de Nikos Kazantzaki, Le Dissident, publiée en 1968. En 1982, elle s’est retirée en Grèce, où elle est décédée en 2004, à 101 ans. Nous ne nous voyions plus, mais nous nous écrivions.

i-GR – C’est grâce à Eleni que votre père, Jean Herbert, a connu Nikos Kazantzaki.

Y. R.-H. – Eleni avait écrit un ouvrage sur Gandhi. Ce livre a été le trait d’union entre mon père – qui l’a aidée à l’éditer en Suisse –, et Kazantzaki. Mon père, qui était, comme je vous l’ai dit, orientaliste et interprète de conférence à la SDN, puis à l’ONU, a fait sa connaissance, en 1924, lors d’un de ses longs voyages en Orient. Au retour, chaque fois, il s’arrêtait à Egine et rendait visite à Nikos et Eleni Kazantzaki. Ils n’était pas encore mariés, à l’époque. Ils ne se marieront qu’en 1945. Mon père les aimait beaucoup. Il croyait au talent de Kazantzaki. Il avait tenté de lui trouver un éditeur pour ses deux ouvrages directement rédigés en français. Durant des années, mon père a dirigé une collection sur l’hindouisme et le bouddhisme chez Albin Michel.

Le salon de la maison du couple Kazantzaki, à Antibes
Le salon de la maison du couple Kazantzaki, à Antibes

i-GR – Le premier roman de Kazantzaki publié en France est Alexis Zorba...

Y. R.-H. – Publié en Grèce en 1943, il est sorti en France, aux éditions du Chêne, quatre ans plus tard, grâce à mon père. Kazantzaki était si heureux qu’il le lui a dédié. Eleni a écrit dans Le Dissident que mon père a considérablement compté pour eux.

i-GR – Présentez-nous en quelques mots son œuvre.

Y. R.-H. – Kazantzaki a une vision universelle du monde, notion que l’on a perdue. Aujourd’hui, on en a une perception plus anecdotique que ce soit dans la production littéraire ou cinématographique. Son message est essentiel. Tout comme l’est son regard tourné vers les jeunes, son désir de leur transmettre un idéal. Lorsque nous partagions le même bureau à l’Unesco, qu’il me racontait son œuvre, il me disait : « Notez, notez ce que je vous raconte ». Mais moi, je ne notais pas, j’aurais dû. J’étais jeune. En l’écoutant, j’avais compris que sa vision quasi prophétique du monde était assez pessimiste. Quand j‘ai pu le lire, j’ai découvert d’autres facettes : une verve inépuisable, une extraordinaire richesse d’inspiration, la nature, la mer, sa terre, l’homme... Ses envolées lyriques sont sublimes. Ses romans sont poétiques et métaphoriques, la psychologie de ses personnages, très riche. Tous les caractères y sont représentés. Kazantzaki a ses lecteurs, ses inconditionnels, mais on peut élargir son public, le faire connaître davantage. Les Amis de Nikos Kazantzaki s’y emploient.

i-GR – Avec votre association, précisément, comment célébrez-vous le cinquantième anniversaire de sa mort ?

Y. R.-H. – La section française est l’une des premières à avoir vu le jour. Georges Stassinakis, le président de la société internationale, m’a demandé d’y adhérer dès le départ. Depuis près de vingt ans, nous organisons des manifestations – expositions, spectacles, conférences – autour de cet immense écrivain crétois. Cette année revêt, bien entendu, un éclat particulier. L’événement le plus important sera la pose d’une plaque commémorative dans l’un des nombreux endroits où il a habité, à Paris. Je me suis longuement promenée dans le Quartier latin, à la recherche de ces lieux. En général, des hôtels aux façades tristes. Mais j’ai fini par découvrir, dans le Ve arrondissement, un petit établissement, l’Hôtel Marignan, tout pimpant, où il a vécu pendant deux ans, de 1907 à 1908. Le propriétaire, un Polonais, m’a accueilli très gentiment. Il était enthousiaste et a accepté d’emblée. Il ne me restait plus qu’à obtenir les autorisations. Un parcours du combattant qui a duré presque huit mois. La pose de cette plaque aura lieu le 10 octobre, au 13, rue du Sommerard. On y a fait graver son épitaphe, phrase disséminée dans plusieurs de ses écrits dont Rapport au Gréco, « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre ». Cette plaque succède à celle d’Antibes, qui, depuis quelques années déjà, est apposée sur la façade de sa dernière résidence, place du Bas-Castelet.

Propos recueillis par
Cassandre Toscani

Photos famille Renoux-Herbert et Fondation "Musée Nikos Kazantzaki" à Myrtia-Heraklio, Crète

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