Statue de Platon, devant l'université d'Athènes en Grèce. anastasios71 / stock.adobe.com
LES MOTS DE LA PHILOSOPHIE - Disciple de Socrate, maître d’Aristote, le penseur a laissé une œuvre monumentale. La rédaction revient sur ses concepts principaux.
Le présente-t-on encore ? Fondateur de l'Académie, première grande école philosophique de l'Occident, Platon naît à Athènes au Ve siècle avant J.-C. À la mort de Socrate, condamné par la démocratie athénienne à boire la ciguë en 399 avant J.C., Platon s'insurge et met par écrit l'œuvre de son maître, tant et si bien qu'on ne saurait démêler leurs héritages respectifs. La théorie platonicienne des Idées bouleverse l'histoire de la pensée, affirmant que le monde sensible n'est qu'une ombre d'une réalité supérieure et immuable. Florilège des concepts principaux.
Expliquer la diversité du monde, des étoiles aux brins d'herbe, par un seul et unique principe. A-t-on vu à l'époque démarche plus inédite ? C'est en prononçant ce «pourquoi» que la philosophie commence à balbutier. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Thalès, Anaximène, Anaximandre s'écharpent sur la question. Pour le premier, l'eau explique le monde. Pour le second, l'air. Pour le troisième, l'«apeiron», un indéterminé.
Platon rebat les cartes. Là où les présocratiques n'établissaient qu'une cause matérielle, il explique que tout ce que nous percevons par les sens n'est qu'une illusion par rapport à l'essence de ces objets. Le principe de tout, ce sont les Idées, tranche-t-il, du grec eidos qui signifie «forme ». L'Idée, voilà la plénitude de l'être. Elle est éternelle. «Il faut en effet que l'homme arrive à saisir ce qu'on appelle 'forme intelligible', en allant d'une pluralité de sensations vers l'unité», écrit-il dans le Phèdre.
Ce que nos sens nous font découvrir n'est qu'une partie du réel. Et c'est une partie mensongère. Prenons un zèbre quelconque. Le regardant, je ne verrai que du mélange, de l'impureté. Car je verrai tout à la fois de la grandeur et de la petitesse, tout à la fois du blanc et du noir. Je ne verrai pas la grandeur en elle-même. La preuve qu'un autre monde existe en parallèle. Y sont contenues la grandeur elle-même, la petitesse absolue, la blancheur absolue. C'est le monde des Idées. De la même manière, il existe quantité de fleurs différentes. Si nous les reconnaissons ainsi, c'est parce que nous avons à l'esprit l'essence de la fleur, qui n'est pas nécessairement rose et odorante, qui ne se fane jamais. Ainsi par abstraction, nous atteignons le Beau, le Vrai, le Juste...
Quelle relation entretiennent ces deux mondes, sensible et intelligible ? Le premier est celui du changeant, du multiple, du temporel et du relatif. Demain il ne sera plus. Il n'est en fait qu'une pâle copie du second, monde des réalités éternelles et immuables. Si les Idées et les objets sensibles sont séparés, comment expliquer cet écho de l'un en l'autre ? Par le concept de participation, methexis en grec. Tout comme les différents portraits peints d'un visage participeraient chacun à la réalité du modèle original, les choses du monde sensible participent des Idées.
Cette théorie de la participation sera attaquée par Aristote. Dans le Parménide, Platon lui-même reconnaît qu'il ne peut répondre à tout. Comment expliquer qu'une Idée puisse se trouver en plusieurs réalités sensibles sans perdre son unité ? Comment l'Idée peut-elle garder son statut ontologiquement supérieur tout en entrant sans cesse au contact du sensible ?
Là où on a souvent retenu de Platon son dualisme, le penseur est au contraire un philosophe de la médiation. L'intermédiaire (metaxu) désigne chez lui tout ce qui fait le lien entre ces deux mondes sensible et intelligible. Dans Le Banquet, Socrate rapporte une leçon de Diotime sur Éros, le dieu de l'amour, qu'elle décrit comme un être intermédiaire : il n'est ni un dieu (sachant tout), ni un simple mortel (qui ne sait rien), mais quelque chose entre les deux. Diotime symbolise la quête du savoir, et la progression vers la sagesse. Pour Platon, l'âme humaine elle-même est un être intermédiaire. Ni entièrement sensible, car elle a contemplé les Idées plus haut avant de s'incarner. Ni entièrement intelligible, car elle est dans son état actuel piégée dans un corps et confrontée aux illusions du monde sensible.
Qui d'autre que lui aura le premier saisi l'immense prestige des mathématiques ? Le philosophe y voit un domaine intermédiaire entre le sensible et l'intelligible. Triangles, cercles... Les figures géométriques que nous traçons sont imparfaites, mais elles nous permettent de penser des formes idéales, et donc de progresser vers une compréhension plus abstraite. Ne dit-on pas de lui qu'il aurait fait graver, à l'entrée de son école d'Athènes, cette devise célèbre, «que nul n'entre ici s'il n'est géomètre» ?
Ce concept primordial désigne deux réalités chez Platon. Elle est d'abord cette discipline technique, cet outil permettant de dépasser par le dialogue et le raisonnement les opinions sensibles et ainsi de permettre à l'autre «d'accoucher» lui-même de sa vérité. Un bel exemple se trouve dans les dialogues de Socrate, où par un jeu de questions et de réponses le maïeuticien amène progressivement son interlocuteur à découvrir la vérité par eux-mêmes.
Mais la dialectique est également cette échelle de l'amour, cette ascension d'étapes en étapes qui doit mener vers la contemplation ultime, celle des Idées. Dans le Banquet, Platon décrit une progression en plusieurs étapes : l'attirance physique pour un beau corps, l'amour pour la beauté des âmes et des esprits, l'attachement aux belles institutions et aux belles idées, enfin l'accès à la Beauté en tant qu'Idée pure, source de toute harmonie et de toute vérité. «La beauté seule jouit du privilège d'être l'objet le plus visible et le plus attrayant. L'homme pourtant dont l'initiation n'est point récente ou qui s'est laissé corrompre, ne s'élève pas promptement de la beauté d'ici-bas vers la beauté parfaite, quand il contemple sur terre l'image qui en porte le nom», écrit-il dans le Phèdre.
Cette vision du Bien est la plus haute de toutes. Elle est à la fois la source de l'existence et la condition de la connaissance. Il compare cette Idée au soleil : de même que le soleil éclaire le monde et rend la vue possible, le Bien illumine l'intellect et permet de comprendre la vérité. Un bon exemple est l'éducation du philosophe : en progressant dans la connaissance, il s'élève jusqu'à la contemplation du Bien, qui lui permet de comprendre toutes les autres Idées. C'est pourquoi, pour Platon, seule la connaissance du Bien peut guider correctement l'action humaine et politique.
La métaphore du Phèdre de l'âme comme un attelage ailé est bien connue. Son cocher ? Le «nous», la raison, l'esprit, l'intelligence. Son cheval obéissant ? Le cœur, la partie irascible. Son cheval rétif ? Les désirs, le «bas-ventre». Dans son dialogue du Phédon, Platon voit dans la mort une libération pour l'âme, dont le corps ne sera jamais que la sépulture. L'âme est en effet proportionnée par nature à ce qui n'est pas sensible. La chute nous a dénaturés, comment retrouver notre véritable nature ? Voilà tout l'objectif de la vie philosophique : se dégager de la matière, des désirs corporels qui nous appesantissent, pour s'élancer de nouveau la vérité.
Des prisonniers enchaînés dans une grotte depuis leur naissance, ne voyant que les ombres projetées sur un mur par des objets réels situés derrière eux... Voici bien sûr, le commencement de l'allégorie de la caverne. Un prisonnier parvient un jour à se libérer et découvre le monde extérieur, baigné de lumière. Après s'être habitué à la réalité, il retourne dans la grotte pour libérer ses compagnons, mais ces derniers refusent de croire en son récit et le rejettent. L'allégorie illustre la condition humaine. Nous sommes enfermés dans un monde d'illusions et de perceptions trompeuses. Le philosophe est celui qui, par l'effort intellectuel, accède à la vérité et tente d'éveiller les autres, souvent au prix de leur incompréhension.