Papandréou dans le piège de la ruse turque.

Le ministre des Affaires étrangères de la Grèce, M. Yiorgos Papandréou, se rend aujourd'hui en Turquie pour une visite de deux jours au cours desquels il doit rencontrer successivement son homologue M. Ismail Cem, le Premier ministre M. Bulent Ecevit et les vice-Premiers ministres MM. Devlet Bahceli et Mesut Yilmaz, chargé des relations avec l'Union européenne.


La Turquie en difficulté économique et politique ces derniers mois devrait utiliser la visite du ministre grec pour rassurer l'opinion intérieure en le présentant comme un pas vers l'entrée dans l'Union européenne en laquelle les turcs voient une vache à lait rêvée. Le massif soutien financier de l'Union à la Grèce a créé un mirage sans précédent chez les voisins de l'Anatolie que les entêtements du gouvernement turc retardant l'ouverture de la manne européenne passent de plus en plus mal auprès des gens de la rue.

Monsieur Papandréou compte mettre à profit les difficultés du voisin pour le pousser sur un terrain d'entente et de coopération et multiplie pour cela les signes d'ouverture économique et de relâchement de la pression militaire comme témoigne la réduction des crédits militaires et le report de l'achat du chasseur européen Eurofighter.

Déjà obligé par l'administration américaine sous Clinton à mettre de côté les problèmes de fond (occupation du nord de Chypre par l'armée turque, et la contestation de la souveraineté grecque en mer Egée), M. Papandréou a évité ces dernières années d'enter dans le vif du sujet privilégiant les accords de coopération bilatérale sur des questions secondaires. Ce type d'approche devrait créer un climat de confiance qui favoriserait la résolution des points de friction. Force est de constater qu'en trois ans aucun progrès substantiel n'a été accompli, mis à part que la Turquie exploite ces accords sur la scène internationale comme autant de gages de bonne volonté.

La perpétuation de la division de Chype et de l'insécurité dans les régions frontalières et les îles grecques font les frais de ce rapprochement. Les violations de l'espace aérien grec et la mise en alerte permanente de la flotte d'interception grecque n'ont pas cessé pour autant. L'intégration de l'autoproclamé république turo-chypriote à la "mère patrie" turque continue, elle, à grand pas tandis que les négociations entre les communautés turque et grecque de Chypre sous l'égide de l'ONU sont systématiquement poussées à l'impasse.

D'autre part, la Turquie n'ignore pas le besoin de la Grèce d'apparaître comme un facteur de stabilisation dans la région après la désastreuse image que le gouvernement grec avait réussi à créer au moment de la désagrégation de la Yougoslavie : soutien peu nuancé à Milosevic, gestion cafouilleuse de l'apparition d'un nouveau voisin avec l'indépendance de l'ancienne république yougoslave de Macédoine, volte-face permanents dans les relations avec l'Albanie avaient réussi à créer dans l'opinion internationale l'impression d'une Grèce agressive alors même que tous les dangers étaient envisageables le long de sa frontière nord. La Grèce se trouvait subitement en première ligne sans être davantage préparée que les grands pays européens à l'abri eux des conséquences directes de ce qui se déroulait - et qui est loin d'être terminé - dans les Balkans.

La traditionnelle ruse anatolite enseigne aussi que flatter son hôte est le meilleur moyen de l'hypnotiser. L'hospitalité ne devrait donc pas manquer au cours du déplacement de M. Papandréou. La presse turque, largement contrôlée par le pouvoir, a déjà été mobilisée pour donner un large écho à "l'importance capitale" de la visite de M. Papandréou.

A la clé, la levée des dernières objections de la Grèce à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et, bien entendu, sans aucune contrepartie ni au sujet des droits de l'homme, ni sur la modernisation du fonctionnement "démocratique", ni sur le fond des questions bilatérales. Le risque ? aucun ; vu que l'intégration européenne, malgré l'importance qu'elle revêt en apparence pour la Turquie, elle est une question secondaire pour le pouvoir turc qu'il serait prêt à la sacrifier au profit d'intérêts beaucoup plus locaux, si on en juge par la virulence des réactions turques et des représailles engagées contre la France au moment de la reconnaissance par cette dernière du génocide arménien.

L'européanisation de la Turquie, tout comme la modernisation de la Grèce, passe d'abord par cela : s'inscrire mentalement comme des acteurs d'un jeu international et y palcer les intérêts régionaux au-delà et des flatteries locales.

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