Milate alvanika ?

JO attikiodos 0405

Non, ce n'est pas du parler verlan. Vous avez bien lu ! Milate alvanika ? Vous qui avez appris quelques bribes de grec avant votre départ en vacances, votre labeur vous servira au moins à cela : à comprendre la question de votre interlocuteur. Parlez-vous albanais ? Car, perdus sur les vastes chantiers olympiques des Grecs, l'albanais ne vous sera pas inutile pour trouver votre route. Je l'ai appris aux dépens de mon billet d'avion, en cherchant la route de l'aéroport international, lors de mon dernier passage dans la capitale grecque. Même impression que mon grec ne me servait en rien, face à des gens fraîchement embarqués sur le navire du nouveau pouvoir athénien, direction tourisme.


Nous sommes à la veille d'un week-end de mars, à quelques jours de la principale Fête Nationale. Déjà double fête, de l'Indépendance nationale et de l'Annonciation, elle devait être, cette année, avec l'allumage de la Flamme Olympique des JO d'Athènes, une hyper-fête.

Dans la salle d'attente de Roissy, pas grand monde en ce jeudi midi. Pour "tuer" le temps, j'essaie d'en savoir un peu sur le groupe des jeunes collégiens qui prenaient le même vol. "Vous venez de quel établissement ?" demande-je à la jeune fille qui vidait le compte SMS de son mobile avant décollage. Le nom du bahut ne me disait rien, mais la jeune fille a eu la politesse de m'indiquer aussi le nom de sa ville, quelque-part en banlieue du Sud-Est parisien. "Vous allez où en Grèce ?" "Sais pas !" "Et, vous savez ce que vous allez visiter ?" "Des monuments !" Bon, visiblement, elle n'avait pas potassé sa leçon. Apprendre ensuite par un des enseignants accompagnateurs qu'ils allaient assister à la cérémonie d'allumage de la Flamme olympique – quel privilège ! moi-même je n'étais pas assuré de disposer d'une accréditation - avant de remonter visiter Delphes, ne me rendait pas davantage fier de l'attraction qu'exerce notre belle histoire aujourd'hui.


Dans un pays de 60 millions de consommateurs, il doit bien avoir des gens assez fous et un petit peu fortunés pour se permettre, par exemple, un week-end d'amoureux à Athènes. Mais Athènes n'est pas sexy, Athènes ne fait plus rêver.
Il est temps d'embarquer. L'hôtesse prend soin de faire monter les jeunes en premiers. Ce qui nous permet de nous… compter. Nous sommes dix adultes à patienter silencieusement. "Putain, c'est tout c' qu'on est !" lance à sa femme le monsieur qui me précède. "J'espère que le vocatif ne lui est pas destiné", ris-je en mon intérieur, avant de me mettre à compter à mon tour. Dix moins les quatre accompagnateurs du groupe, nous sommes en fait six passagers réguliers pour ce vol. Avec une telle affluence, me dis-je, la nouvelle compagnie qui depuis deux s'est mise sur le créneau du Paris-Athènes, ne devrait pas faire longue route.

Pourtant la compagnie qui nous accueille, rapidement remarquée par son dynamisme commercial, s'est aussi créé une excellente réputation sur son service irréprochable et sur ce rapport qualité/prix si cher aux Français. Les panneaux publicitaires qui jonchent la route de l'aéroport, rappellent si besoin était les ambitions du jeune aéroporteur qui, singulièrement, se met sur les starting-blocks pour le rush olympique de l'été. Je doute que sur les autres vols de la journée il y ait plus de monde, mais je doute surtout qu'à telle allure de préchauffe, ce rush ait lieu.

Décidément, il y a quelque chose qui ne cloche pas. Je me suis dit que dans un pays de 60 millions de consommateurs, il doit bien avoir des gens assez fous et un petit peu fortunés pour se permettre, par exemple, un week-end d'amoureux à Athènes, même en mars. Sinon, à quoi bon que les tour-opérateurs s'acharnent à les séduire pour placer un WE à Venise, à Londres ou à Amsterdam ? Mais pas à Athènes ! Et pourtant, on n'est qu'à trois heures de vol, et à cette saison on peut trouver des billets autour des 200 euros. Athènes n'est pas sexy, Athènes ne ferait plus rêver ?

Voilà en tout cas que mon introduction pour l'interview du ministre du Tourisme, à peine nommé faut-il dire, est toute trouvée. Francophone, lui (ancien consul à Liège, puis consul général à Genève), et moderne qu'il se la joue, il devrait sûrement être branché techno pour répondre à un média Internet, même si je doute que Monsieur ait la moindre idée de l'audience d'iNFO-GRECE dans l'Internet francophone, voire de notre existence même. Parfois, mieux vaut être un canard local même boiteux (suprématie de la presse écrite oblige) ou un bulletin communautaire (là, il y a toujours quelques voix à grappiller pour les prochaines élections), pour que ces Messieurs vous fassent la grâce de s'exprimer dans vos colonnes. Mais à cinq mois des JO, présenter les plans, du moins les idées, du nouveau ministre, sur le site grec le plus en vue de la francophonie (et plus seulement), était un argument suffisant, pensai-je.

Un coup de fil avant le départ, c'est tout de même mieux pour la gestion de l'agenda. Pas de problème, dixit le Conseiller spécial du ministre, rappelez-moi quand vous serez sur place. Voilà qui vous sort du monde virtuel des réseaux télématiques où vous vous croyez pouvoir faire abstraction de la géographie physique. Ici rien ne sert de faire sonner le téléphone ; frappez directement à la porte pour demander vos rendez-vous ! Et s'il y a du monde avant vous, faites la queue. En France, il n'y a plus qu'à la Poste et aux Services sociaux qu'on fait la queue. En Grèce, on fait partout la queue, à la Poste, à la Banque, à l'hôpital, dans toutes les administrations.


Le ministre avait tellement cru à son médiagénie qu'il avait fondé son propre parti, le temps que l'aura médiatique s'évanouisse et le parti avec.
"Attachez vos ceintures", prévient le pilote. C'est bientôt l'arrivée. A bord, les écoliers découvrent la magie de ce spectacle unique qu'est l'approche de l'aéroport d'Athènes. Petite virée par le Péloponnèse, le pilote penche une à droite, pour la montagne ; une à gauche, pour la côte. Puis on longe le Pirée, on reconnaît le Faliron ; au loin, l'Acropole. Le temps de remettre les images dans l'ordre et nous voilà pieds à terre. Quelques bouffées d'air chaud, quelques pas jusqu'à la navette ; direction le nouvel aéroport. Dans à peine une semaine, ce sera le troisième anniversaire de son ouverture et il est toujours brillant neuf. Normal, le "Eleftherios Venizelos" est une fierté nationale qu'ici on se fait un honneur d'entretenir comme la prunelle de ses yeux. Il en va de l'image de la Grèce à l'étranger. Et, jusqu'ici, il faut dire que c'est plutôt réussi.

Une fois sur place donc, nouveau coup de fil au ministère. Comme je me doutais, rien n'avait avancé concernant notre affaire. Il me faut rappeler après le week-end, un rdv pour l'interview pourrait être fixé pour mardi. Heureusement qu'en Grèce on ne s'ennuie pas les dimanches et le week-end passe vite. Lundi : ok, pour mardi matin 10 heures. Mais l'interview sera avec le Conseiller. "C'est la même chose", dit-il ! Tiens, tiens ! Monsieur a des ambitions. Un directeur de cabinet, n'est pas la même chose qu'un ministre, mais c'est mieux que rien du tout. De toute façon, me dis-je, si iNFO-GRECE doit présenter la politique touristique du nouveau gouvernement, c'est maintenant, avant que nos lecteurs aient pris leurs options pour l'été.

Me voilà mardi aux bureaux du ministère. Pas encore de plaque à l'entrée, c'est un ministère qui ressuscite après une disparition de quelques années. Pour la reprise de son activité, il s'installe dans quelques mètres carrés du ministère du Développement. Je me présente à la secrétaire laquelle ne m'attendait pas vraiment vu que, finalement, aucun rdv ne figurait dans l'agenda de mon interlocuteur. Pendant qu'elle va voir Monsieur le Conseiller, je patiente dans le mini salon. Le ministre passe suivi de deux-trois autres conseillers. Sujet de la discussion : l'aménagement des locaux et le nombre des téléviseurs à installer dans les bureaux. On allait oublier que l'ancien maire d'Athènes – c'est lui le nouveau ministre - était un homme "très" médiatique. Il avait tellement cru à son médiagénie qu'il avait fondé son propre parti des "Citoyens libres", le temps que l'aura médiatique s'évanouisse et le parti avec.

Arrive enfin Monsieur le Conseiller. Comme il ne me reconnaît pas, je fais aussi semblable de ne pas le connaître. D'ailleurs, notre dernière rencontre à Paris remonte à plusieurs années et sous des qualités différentes. Il m'explique brièvement que l'interview ne pourrait pas avoir lieu pour deux raisons. La première parce qu'il a confondu iNFO-GRECE avec une autre équipe française qu'il attendait, de la télévision celle-ci. La seconde, que les élections venant à peine d'avoir lieu et le ministre venant seulement de prêter serment, le programme d'action n'est pas encore établi. Moi qui croyais que les partis qui se présentent aux élections ont déjà un programme opérationnel ! J'en déduis aussi qui si je venais de la part d'une télévision, on se serait dépêché pour le fabriquer ce foutu programme. Je quitte donc notre cher Conseiller et je fais le mieux qui me reste à faire… rejoindre la table qui m'attend sur la terrasse d'une taverne au bas de Monastiraki. Une adresse que des amis tenaient à me faire connaître. Je ne serais pas déçu. Le poisson est excellent et le vin très agréable. Une heure de gagnée sur l'interview du ministre, je peux alors savourer le repas et la compagnie des amis sans me stresser pour reprendre le chemin du retour. La joie du patron à nous faire visiter son établissement, véritable musée photographique du Tout-Athènes qui a défilé ici, vous fait vite oublier tous les soucis de la journée. Ici, la Grèce continue, éternelle, indépendamment des programmes ministériels. Tiens, sur les murs une photo de l'ancien maire d'Athènes. La politique vous rattrape à sa façon.


Des corps maigres, visages burinés par le soleil, allures fatiguées, des ombres qui marchent dans la poussière sous un soleil de plomb. Sur les chantiers olympiques, non, ne cherchez pas Hercule !
A la fin du repas, il me reste près de trois heures pour gagner l'aéroport. Je ne connais pas les plans de circulation d'Athènes, mais on m'indique une route par le nord-ouest qui permettrait d'atteindre rapidement la fameuse Attiki Odos, le tout nouveau périf de la capitale grecque. Je ne trouverai jamais le raccourci, les panneaux vous indiquant les directions des principales places à Athènes se faisant plutôt rares. Je finis par prendre la Mesogeion, artère bien connue, qui m'était plus familière, par le sud-est. Rassuré. Au début, quelques panneaux indiquent la Attiki Odos. Puis, plus rien. Par défaut, je continue tout droit. Et, je me retrouve dans… les chantiers. Les même sur lesquels je suis tombé, il y a deux ans. Dans le même état. Vastes, herculéens, des montagnes entières labourées, retournées... Avec les mêmes bouchons, à essayer de gagner minutes en slalomant dans la boue et la poussière entre les camions et autres engins.

Je regarde la montre, il me reste encore deux heures avant le décollage. J'essaie d'évaluer la distance de l'aéroport, je me rassure. Même à cette allure, je serais à l'heure. Tiens, un panneau : Attiki Odos, Aéroport Eleftherios Venizelos, tout droit. Je ne dois plus être très loin. Je continue ma route, et je continue. Il y aura sûrement un autre panneau. Le temps passe. Ca grimpe et ça descend dans le paysage vallonné, et toujours ce chantier interminable. Tout au long, le pas épuisé traînaillent des ouvriers. Que d'étrangers. Des corps maigres, visages burinés par le soleil, allures fatiguées, des ombres qui marchent dans la poussière sous un soleil de plomb. Sur les chantiers olympiques, non, ne cherchez pas Hercule ! Ont-ils fini leur journée, vont-ils rejoindre une autre équipe du chantier, viennent-ils chercher du travail ? En tout cas, ils errent et ont l'air aussi désorientés, ici, que moi. Au loin… la mer. Je comprends que je suis foutu. L'aéroport est derrière moi. Le seul panneau que je trouve indique Rafina, l'autre port de l'Attique après Pirée. Je souris à l'idée que, depuis vingt ans, j'ai sillonné en voiture la plupart des capitales de l'Europe et les abords de leurs aéroports pour me perdre finalement dans mon pays. Il me reste à faire demi-tour. J'accoste un des ouvriers du chantier. Je lui demande la direction de l'aéroport. Il mobilise en vain toutes ses ressources en grec pour m'expliquer, puis essaie avec des gestes. Je lui repose ma question en anglais. Il me répond "Milate alvanika ?"

i-GR/AE

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