
Appelée K., située dans le Dodécanèse,
l’île dans laquelle se passe Le Plongeon d'Olivier
Delorme (qui vient de paraître aux Éditions H&O) est-elle
Kos, comme on le pense immédiatement, ou bien une île imaginaire
? Imaginaire à force de détails historiques, géographiques,
anthropologiques accumulés… Rencontre avec un fidèle
de la Grèce depuis trente ans.
- « Juste une précision : la « K. » où
est située ce livre n’est pas Kos… ce livre est un roman
et, comme tel, il est placé sous le signe de la transposition : tout
est vrai et rien ne l’est. J’ai vécu, de l’été
1997 à l’été 1999, dans la petite île-volcan
de Nisyros. Elle est effectivement située non loin de la grande île
de Kos, alors que dans Le Plongeon l’action se passe dans
la petite île de K., voisine d’une grande île de N. C’est
le plaisir du romancier que de brouiller les pistes ; mais c’est aussi
parce que la K. du livre, si elle ressemble effectivement d’assez
près à l’île où j’ai vécu,
n’est pas cette île, elle est cette île-là et d’autres
en même temps ; j’en ai parcouru beaucoup depuis mon premier
voyage en Grèce en 1973. Et ma description de l’endroit, si
elle est réaliste pour certains détails, certains paysages,
certaines particularités sociologiques (le fait que les femmes ont
longtemps hérité des maisons dans cette région, par
exemple) est, pour d’autres, inspirée d’autres lieux.
Je ne voulais pas non plus que les gens au milieu des quels j’ai vécu
pendant deux ans, s’imaginent qu’ils étaient caricaturés.
Mes personnages, comme l’histoire, sortent de mon imagination. Pas
d’un cadre réel. »

Le village de Nikeia à Nisyros, vu de la maison où Olivier Delorme a écrit le Plongeon |
La couleur est annoncée dès les premières pages
du Plongeon : deux jeunes hommes français qui se sont
aimés, une quarantenaire franco-autrichienne sous neuroleptiques,
un amant grec pour l'un des garçons, le tout sur fond de bleu égéen…
bref, on pourrait penser d'avoir affaire à un roman à l'eau
de rose pour résidents du Mykonos-Gayland. Il faut cependant avoir
la curiosité d’aller au delà et l’on entre alors
dans les méandres de l'enquête policière de Paraskévas,
le capitaine de gendarmerie de l'île, qui nous tiendra en haleine
sur le tumultueux destin des 4 protagonistes : Marc, Mathieu, Iannis et
Loukas. Quatre témoignages sur un même fait ? Explications…
- « Je suis un grand admirateur de Durrell et lorsque j’ai
lu Le Quatuor d’Alexandrie, j’ai eu un mal fou à
terminer le premier tome : Justine. Je me demandais où
il voulait en venir, je trouvais que cela n’avait ni queue ni tête.
Et puis j’ai ouvert le deuxième volume, et le troisième…
et alors je me suis dit : quelle récompense ! toutes les pièces
du puzzle, privées de signification, prenaient soudain un sens,
puis deux… Consciemment ou inconsciemment, je ne sais vraiment plus,
cette expérience littéraire-là m’a inspiré
le début de ce livre. On n’écrit jamais qu’en
fonction de ce qu’on a lu, aimé, admiré. En tout cas
pour ce qui me concerne. J'ai cherché à ne pas dévoiler
trop vite pourquoi ces personnages se retrouvaient là ensemble
; je n'ai pas voulu donner toutes les clés au départ, j’ai
voulu intriguer. J'ai aussi cherché à donner l’impression
d’un temps qui s'étire.»
Un temps un peu à la grecque, comme dans Les Ombres du levant,
le premier roman d'Olivier Delorme. Comme le temps de son amour pour la Grèce,
avec la Grèce…
- « Mon premier souvenir qui touche à la Grèce c'est
la collection des Contes et Légendes ; je crois que c'était le
volume sur la mythologie. Ensuite il y a eu l’Italie du Sud – la
« Grande Grèce » – pendant les vacances : Paestum,
d’où vient le plongeur de la couverture du Plongeon. Et
lorsque j'ai eu le brevet, j’étais déjà tellement
fou de Grèce, sans y être jamais allé, que mes parents ont
tout de suite songé à me récompenser par un voyage là-bas.
C'était en 73, juste au moment où Papadopoulos faisait son référendum.
Nous avons débarqué en Épire, passé deux semaines
à Parga ; puis nous sommes allés à Athènes (je ne
vous mens pas, la première fois que j’ai vu l’Acropole, au
milieu d’un embouteillage bien sûr, j’ai pleuré), en
passant par Delphes : l’émerveillement. En rentrant, j’ai
absolument voulu commencer le grec ancien et puis l’été
suivant, j’ai travaillé pendant les vacances pour me payer un voyage
à Pâques avec l’Association universitaire Athéna…
avant de partir tout seul, sac au dos. »
- Vous êtes donc devenu un inconditionnel de la Grèce ?
- « On me l’a même reproché parfois, nous
confie Olivier. A la sortie des Ombres du levant, j’ai
été invité au Salon du Livre de Brives. C’était
l’époque où se posait le problème de la reconnaissance
de l’ex-République yougoslave de Macédoine. Dans le
train, au retour, je me suis retrouvé à expliquer, je ne
sais plus pourquoi, que ce problème était plus complexe
historiquement et politiquement que ne le laissait entendre la presse
occidentale qui ramenait cela à une question de drapeau et de nom.
Qu’il y avait eu le terrorisme bulgaro-macédonien des komitadjis
et du VRMO, les guerres balkaniques, la Grande Catastrophe, l’occupation
bulgare et la politique de slavisation forcée durant la dernière
guerre, la question macédonienne durant la guerre civile…
Mais mes interlocuteurs, des Belges, se sont énervés : face
à une telle explosion de nationalisme, il était, selon eux,
coupable d’essayer de justifier… et ils ont fini par me demander
si je n'étais pas payé par l'Ambassade de Grèce.
»
- Et alors ?
Olivier nous répond en riant : « Hélas, non, je crois
que je n’ai pas choisi le bon côté. Je crois qu’en
revanche, dans la région, certains n’hésitent pas à
offrir des séjours sur le Bosphore qui, m’a-t-on dit, ne sont pas
toujours refusés. »
L'année du bac, Olivier travaille un mois à Carrefour et s'offre
deux mois dans les Cyclades (Paros, Naxos, Ios, Santorin, Milos, Kimolos où
il se retrouve seul étranger pendant presque une semaine, Siphnos, Sériphos,
Kéa) avant de faire sa première rentrée à la fac.
Alors les Cyclades, et l’année suivante le Dodécanèse,
ce n'est pas forcément l'approche attendue pour quelqu'un qui se destine
à devenir agrégé d'histoire. Olivier se défend d'être
un touriste « plage et soleil » :

Printemps à Nikeia, Nisyros |
- « Il est vrai que, jusqu’ici, je n'ai jamais visité
le Nord de la Grèce. Mais à cette époque-là,
je voulais faire de l'histoire ancienne et de l'archéologie. Le
mémoire de ma maîtrise portait sur un décret monétaire
athénien ; en 80, j’ai participé à une mission
de fouilles françaises dans le nord de la Syrie ; je voulais entrer
à l’École Française d’Athènes.
Durant d’autres voyages j'ai visité le Péloponnèse,
« écumé » les plus petits sites archéologiques
comme l’Héraion d’Argos, Némée ou Trézène
: trois pierres l’une sur l’autre, mais pour moi c’était
magique parce qu’en même temps je me récitais Phèdre
de Racine : « A peine nous sortions des portes de Trézène/Il
était sur son char… ». J’avais alors une vision
très archéologique et littéraire de la Grèce,
mais en cheminant avec Hérodote, Racine, Thucydide ou Lacarrière,
je découvrais aussi un pays actuel, charnel, habité. Un
pays qui n’était pas que de marbre blanc et de soleil. Un
pays qui mangeait, qui buvait, qui attendait l’autobus… ou
le bateau comme dans mon Plongeon. Celui qui travaille dans les
champs et joue au tavli. Celui des gens qui m’accueillaient. A cette
époque-là, les chambres chez l’habitant étaient
vraiment chez l’habitant. On couchait dans des lits à côté
desquels pendait le pantalon du grand-père avec, aux murs, les
portraits d’ancêtres à cartouchières et moustaches
en crocs, avec, le soir, sur la table, un raisin ou une pêche :
j’ai tout de suite aimé ce pays-là, ces gens, leur
hospitalité homérique. Je n’ai jamais été
de ces « amoureux » de la Grèce qui s’y trouveraient
tellement mieux si elle n’était pas habitée par des
Grecs. Moi, j'ai très vite eu envie de partager leurs plaisirs,
leur table, leur manière d’être ensemble, comme ce
jour, à Sifnos je crois, où j’avais loué une
chambre dans la maison d’une famille qui, le lendemain de mon arrivée,
fêtait le retour du fils après un an et demi en mer ; j’ai
tout de suite adoré leur manière de s’engueuler pour
rien, de s’énerver pour une broutille et de rester d’un
calme « olympien » devant des situations qui feraient bondir
n’importe quel occidental. C’est cette Grèce-là
que j’ai essayé de mettre en scène, de faire aimer
dans Le Plongeon. »
Des souvenirs et des expériences qui vont accompagner les longs hivers
du jeune Olivier jusqu'en 1982, année où il passe son agrégation.
L'année suivante il doit partir en… Turquie, faire son service
militaire en coopération, séjour qu'il comptait mettre à
profit pour faire une thèse en numismatique sur un trésor de monnaies
grecques d’Asie Mineure. Pas de chance…
- « J’étais prof d’histoire dans un collège
en Picardie… un collège qui ressemblait un peu à celui de
Cheuffières en Morvieux qu’évoque Marc dans Le Plongeon.
Je pensais n’y rester qu’une année mais le poste que je visais
à l’Institut d’études anatoliennes a été
supprimé lors de je ne sais quel plan d’austérité
budgétaire ; c’était une période dure pour moi, une
histoire d’amour se terminait, mal – celle qui m’a servi de
« modèle » pour Les Ombres du levant. Je n’avais
pas l’énergie de me battre. Et puis, durant l’été,
alors que je me demandais comment j’allais faire pour passer une deuxième
année dans cet endroit, j’ai eu l’opportunité de rentrer
à l'Institut Charles de Gaulle pour y diriger le service des Études
et recherches : un boulot passionnant ; mais un virage à 180° par
rapport à l’archéologie…»
Il y restera 7 ans. Travaillant alors sur l’histoire contemporaine (aujourd’hui,
entre autres activités, il enseigne l’histoire des relations internationales
au XXe siècle à Sciences po), il ne perd pas pour autant le contact
avec la Grèce qu’il continue à parcourir durant ses vacances.
Mais son travail lui donne aussi l’occasion de s’intéresser
à d’autres périodes de l’histoire grecque que l’Antiquité
; il se passionne pour l'histoire de la Résistance, de la guerre civile.
De 86 à 90, il prépare un colloque international et s'occupe plus
particulièrement des relations de l'Institut avec la Grèce. «
Tout cela a complètement changé mon point de vue »,
nous dit-il . Et fournira la toile de fond de son premier roman, Les
Ombres du levant, dont une grande partie se passe en Grèce, sous
la dictature Métaxas, durant la guerre d’Albanie, dans les maquis
de la Résistance et jusqu’aux débuts de la guerre civile.
- Comment un Français peut-il se représenter l'histoire d'un
autre pays ?
- « J’écris à partir de ce que je sais, de ce
que j’ai appris, mais aussi de ce que je sens et j’ai une relation
très intime avec beaucoup de choses en Grèce, nous répond
Olivier. Mais je prends toujours garde à ne pas essayer de parler comme
j’imagine que le ferait un Grec. Je suis Français et je ne peux
pas parler du point de vue des Grecs. Dans Les Ombres du levant, par
exemple, je parle de la Résistance grecque mais du point de vue d'un
Français libre qui est le protagoniste du livre et part en mission en
Grèce occupée. Cela ne m’a pas empêché, lorsque
j’ai montré mon manuscrit à André Kédros,
de recevoir de lui le plus beau des compliments que je pouvais espérer
: « je ne comprends pas comment un Français, et de votre âge
en plus, a pu rendre de si près ce qu’était l’atmosphère
d’un maquis grec. » Je crois qu’il y a quelque chose de très
mystérieux, de presque magique, dans la familiarité que j’ai
toujours ressentie avec ce pays. Dans Le Plongeon, il en va de même
; je mêle un mythe antique, l’histoire de la guerre civile et des
Colonels, la vie politique des années 90 : la Grèce est omniprésente,
mais le narrateur est un Français qui aime la Grèce, qui rêve
de s’y installer. »

Comme sur l'île de K., Nisyros a son volcan. En photo, le cratère Stéphanos |
- Vous décrivez l’île de K. à plusieurs reprises,
ces descriptions dressent certes le décor, mais un décor
vivant, un peu comme cette lettre K. qui le rend à la fois anonyme
et éponyme, comme un personnage…
- « Je consacre en effet à cette île de courts chapitres
intercalaires qui peuvent, au premier abord, n’apparaître que descriptifs
et sans utilité pour le récit. Ce n’est pas le cas. Cette
île est un volcan. J’ai vécu deux années durant sur
un volcan. Avec un ou deux tremblements de terre chaque jour pendant le premier
mois qui a suivi mon installation. Avec de temps en temps un Bang venant du
côté du cratère, et qui n’était pas le bruit
d’un avion de chasse turc passant le mur du son en violant l’espace
aérien grec. Avec, soudain, lorsque j’étais en train d’écrire,
une drôle d’odeur qui venait me chatouiller les narines, et dont,
après quelques secondes, je me disais que – mais oui ! bien sûr
– c’était une odeur de soufre. Je peux vous assurer qu’il
n’est pas indifférent de vivre là plutôt qu’ailleurs.
Comme le Marc du Plongeon, je n’ai jamais ressenti « mon
» volcan comme une puissance menaçante. Mais c’est une puissance.
Un volcan dégage de la force, imprime sa marque ; j’ai écrit
dans un de ces petits chapitres que ce volcan « avait une splendeur périlleuse
et que ce n’était pas un hasard si l’on s’[en] éprenait
», et dans un autre que sa « fréquentation exacerbe les caractères
et les situations », que « rien ni personne dans cette histoire
ne se serait déroulé [sans lui] de la même façon
». Je pourrais ajouter que j’ai vu cet endroit rejeter violemment
certaines personnes qui ne supportent pas cette force, comme l’absent
du Plongeon, Paul, « l’ami » d’Iris, tandis
qu’elle, que vous appelez avec justesse la « quarantenaire franco-autrichienne
sous neuroleptiques », va trouver son équilibre, sa rédemption
sur ce volcan, auprès d’un Grec dont le destin est lui aussi très
lié aux soubresauts du Titan qui habite – aujourd’hui encore,
il s’agit pour moi d’une certitude ! – sous le cratère.
Je pourrais ajouter aussi que je n’aurais pas écrit de la même
façon ce livre, que je n’aurais pas écrit le même
livre, si je ne l’avais pas écrit sur un volcan. »
- Je remarque que quand vous parlez de vous, vous vous référez
souvent à vos romans, vous dites souvent "comme dans…"
; jusqu'où Le Plongeon ou même Les Ombres du levant,
sont-ils autobiographiques ?
- « Madame Bovary c’est moi », répond Olivier
en riant de nouveau. «Tout est vrai et tout est faux. Tout est vrai
parce que tout est imaginaire, piqué d’éclats de ce que
je suis, principalement dans Marc, mais pas uniquement. J'ai vécu deux
ans à Nisyros et j’ai enseigné un an en Picardie ; il m’est
arrivé de fréquenter un sauna tout près de Saint-Nicolas-du-Chardonnet
qui fut, un temps, transformé en magasin de surgelés. Je pourrais
multiplier les exemples : mais je n’ai rencontré ni Iris ni Iannis,
ni Loukas ni Eva, l’inquiétante Allemande, ni Mme Ekavi, l’adorable
pâtissière, et je n’ai jamais eu de démêlés
avec aucun capitaine de gendarmerie. Je n’ai pas de tatouage, même
si j’ai parfois rêvé d’en avoir ; j’ai eu une
aventure avec un Autrichien : elle a duré une semaine, m’a inspiré
la rencontre de Marc et Mathias, mais le reste de leur vie est pure invention
; quant aux trois vieux : j’en ai vu un jour d’assez semblables,
sur le port de Tinos : je ne comprenais pas bien le grec alors, et j’ai
pensé qu’ils pouvaient ainsi s’engueuler tous les soirs,
pour la même querelle insignifiante, par plaisir en somme, et depuis la
nuit des temps. La plus grande jouissance du romancier est là : bâtir
une fiction, et, au fur et à mesure qu’elle s’élabore,
voir remonter vers la conscience des choses qu’on a vécues, des
sentiments qu’on a éprouvés, les prêter à tel
ou tel, dans une situation qui n’a rien à voir avec la réalité,
mélanger, déformer, accuser les traits pour provoquer l’émotion
ou le rire ; parce que j’ai aussi essayé de faire un livre drôle,
ironique. »
- Dans les différentes scènes de la vie locale qui ponctuent
Le Plongeon, on est frappé par le détail des descriptions
et la minutie documentaire… Jusqu'à trouver à la fin un
index des personnages historiques cités, avec les biographies du dictateur
Papadopoulos, de Papandréou, père et fils, des leaders de la droite
grecque, de l'ex-roi Konstantin et de sa mère Frédérika…
- « Mon public est d’abord français, même si j’espère
que ce livre pourra être publié en grec. Et les Français
ne connaissent pas forcément les subtilités de la vie politique
grecque. Quant aux Grecs, ils font de la politique partout et tous les jours
; ces personnages qui ont marqué l'histoire du pays, qui ont influé
sur le destin de tel ou tel personnage, apparaissent ici ou là dans des
discussions, etc. À un moment, il m’a semblé que, si je
voulais être suffisamment clair, je risquais de surcharger de précisions
le corps même du récit, d’en altérer le rythme que
je voulais lui imprimer. C’est l’exemple de Cités à
la dérive de Tsirkas qui m’a suggéré cette solution.
»
- Cela reste tout de même un roman militant. Le chapitre sur la soutenance
de l'agrégation devient une plaidoirie pour l'homosexualité à
coup de références à l'Antiquité.
- « Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un plaidoyer.
Ce que j’écris d’Harmodios et Aristogiton, les meurtriers
du tyran Hipparque, du Bataillon sacré des Thébains formé
d’amants, des pratiques des stoïciens, de l’homosexualité
dans l’éducation des jeunes hommes, etc., n’est pas outré.
Les inscriptions érotiques que découvre Marc, on en trouve de
semblables sur le site de la cité classique de Théra à
Santorin. Diriez-vous que dans les Mémoires d’Hadrien, Yourcenar
plaide pour l’homosexualité ? Non vraiment, je ne fais qu’insister
sur le fait, exotique pour nous, après deux mille ans de judéo-christianisme,
qu’il a existé des lieux et des temps dans le monde où il
eût semblé ridicule de parler des homosexuels comme d’anormaux
ou de « blessés de la vie », où l’homosexualité
était une sexualité alternative, réglée dans ses
modalités par des usages, des codes sociaux, des rites, des interdits
aussi. »
- Des amours homosexuels, dont le terrain de prédilection est la Grèce,
les îles, et qui s'appuient sur une certaine lecture de la sexualité
dans l'Antiquité… Tout cela n’est-il pas un peu convenu ?

Portrait d'Olivier Delorme par le peintre Tomas Watson qui a élu domicile à Andros |
- Olivier récuse l’idée qu’il ne ferait que
reproduire des clichés : « Je suis homosexuel »,
se défend-il, « et là encore, comme je ne peux
parler de la Grèce que du point de vue du Français que je
suis, les histoires d'amour dont je peux parler le mieux sont celles que
je connais, sauf à faire comme Proust qui féminisait un
des deux partenaires. Mais il me semble que la société d’aujourd’hui
permet de ne plus être obligé d’en passer par là,
qu’on peut prétendre être lu par tous même si
l’on ne partage pas la sexualité de la majorité, et
ceci sans se définir, se réduire, à la sexualité
qui est la sienne. Le mythe que je recrée, mais à partir
de mythes locaux qui sont réellement attestés, donne la
clé du destin de tous mes protagonistes ; il ne concerne pas que
les homosexuels. Ce plongeon qui donne son titre et sa couverture au livre,
a été une figure, dans l'Antiquité, du passage d’une
vie à une autre, de l’adolescence à l’âge
adulte, de la vie ici-bas à celle de l’au-delà ; il
trouve dans mon roman une résonance identique dans sa nature et
différente dans ses manifestations pour chacun des personnages,
qu’ils soient homosexuels ou hétérosexuels. »
- Vous prétendez qu’aujourd'hui l'homosexualité n'est pas
un problème en Grèce et que l'Eglise aurait joué un rôle
en cela. Beaucoup de Grecs seraient surpris de vous entendre.

Nikeia vue du mont Aghios Ioannis le Théologue |
- « Je ne dis pas vraiment cela. Je dis seulement que l’Orthodoxie
s’est toujours montrée beaucoup moins obsédée
que le catholicisme occidental à plier le peuple des fidèles
à un idéal ascétique dans le domaine de la morale
privée, et notamment sexuelle. Il suffit de lire en parallèle
ce qu’ont pu écrire le patriarche Bartholomé et le
pape Jean-Paul II sur la contraception, l’avortement ou l’homosexualité.
Le supplice de la Croix, la faute (notamment le péché de
chair et a fortiori s’il est sodomite), la contrition sont au centre
du christianisme occidental ; Pâques, la résurrection et
la joie sont au centre de l’Orthodoxie. La machine à culpabiliser
qu’est la confession telle qu’elle est pratiquée dans
l’Église catholique est inimaginable en Grèce. Marc
est d’éducation catholique, il a été élevé
dans une culture où l'homosexualité est un vice infâme,
culpabilisant. Il découvre la Grèce, d’abord, par
une culture antique dans laquelle l'homosexualité est au contraire
claire, lumineuse. Le contact avec cette Grèce-là lui fait
réaliser qu’il n'est pas coupable de ce qu’il est ;
Madame Bovary encore… disons que cette rencontre a eu aussi pour
moi une vertu libératrice. Je ne dis pas pour autant qu’il
n’y ait aucun problème pour vivre son homosexualité
dans la Grèce d’aujourd’hui… ou d’hier
; je pense simplement, sans pouvoir beaucoup développer là-dessus,
que le problème ne se pose pas de la même manière
que dans l’Occident catholico-protestant : il n’y a pas de
gay pride à Athènes mais je ne vois pas d’équivalents
occidentaux à Kavafis ou Tsarouchis. »
- Vous laissez entendre aussi que l’Orthodoxie ne serait pas tout à
fait chrétienne ?
- « J’écris après Roïdis dans La Papesse
Jeanne, mais j’en ai été frappé avant de l’avoir
lu, que le prophète Elie ressemble d’assez près au vieil
Apollon, saint Nicolas à Poséidon, que Dionysios, pour un saint,
est un nom assez peu « catholique ». Loin de moi, naturellement,
l’idée de prétendre que l'Eglise orthodoxe grecque ne serait
pas chrétienne et monothéiste ; mais je ne connais pas de religion
monothéiste qui soit aussi polythéiste que l'Orthodoxie grecque.
Il me semble qu'il n'y a jamais eu dans l'Orthodoxie de rejet de ce qui pouvait
être positif dans le paganisme, qu’elle a su conserver un sens du
sacré, du rituel, qui vient d’avant le christianisme. Dans la scène
de panégyri [fête du village en l'honneur d'un saint, ndlr], par
exemple, qui conclut Le Plongeon, j’ai essayé de montrer
qu’on pouvait à la fois célébrer un office chrétien
et ensuite, à l'intérieur d'un enclos sacré, en mangeant
et buvant en commun, en dansant, sacrifier à quelque chose de plus ancien
qui a trait aux forces de la nature, avec de forts relents dionysiaques. Et
puis j’ajouterai que, par son organisation ecclésiale, le monothéisme
de l’Orthodoxie est pluriel et collégial alors que celui de la
catholicité est monarchique et monolithique. »
Alors, Olivier, bientôt converti ?
- « Marc dit à la fin : il ne faut pas que tu t'étonnes
si un jour je deviens orthodoxe… »
Nous n'insisterons pas. En tout cas ce ne sera pas pour cette année.
Cet été, Olivier restera à contempler les toits de Paris
du haut du 17e étage de la tour de son appartement. Les besoins de promotion
de son roman certes, mais aussi le refus de se mêler aux foules de l'été.
Alors, ce sera peut-être pour cet hiver. Où ? sûrement pas
sur l'île de K. qui n'existe que dans sa tête, mais peut-être
pour un retour à Nisyros – « l’hiver, et singulièrement
février, nous confie Olivier pour finir, y sont pour moi, plus beaux
que partout ailleurs au monde » –, ou bien vers d’autres
K. du Dodécanèse, à Kassos, Karpathos, Kastellorizo…
|