Rédigé en décembre 2001
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Olympe, le refuge des dieux...

Présenter une ville, une île, une région, c'est une tâche désormais balisée : il y a les monuments, les musées, les villages pittoresques, les plages, les itinéraires, les hôtels, les restaus, le poste de police, l'office du tourisme… Une check-liste de laquelle il est difficile de s'écarter.

Mais une montagne ? présente-t-on une montagne ? On peut faire le tour d'une île, et même d'une région ; mais peut-on jamais faire le tour d'une montagne ? La tâche devient encore plus difficile, lorsqu'il s'agit d'une montagne comme l'Olympe : grand, massif, accidenté, multiple, qui plonge ses racines depuis les eaux du golfe Thermaïque jusqu'aux plaines de l'arrière-pays de Thessalie et de Macédoine de l'Ouest. Des racines aussi dans l'histoire et le mythe : avec ses sommets à rivaliser de fierté, comme les douze qui l'avaient élu pour domicile se disputaient ; avec ses plateaux à offrir un accueil aussi éphémère que l'humeur des nymphes qui y dansaient. Que vous vous arrêtiez par un coucher de soleil à contempler la douceur de ses pentes ou le vaste panorama qui gît sous vos pieds, et un grondement de Zeus vous rappelle que vous êtes dans son domaine, près du ciel, au-dessus des nuages. Il est justement temps de courir vous abriter dans une de ses humbles chapelles où à la lumière douce d'un maigre cierge fait de cire d'abeille vous allez pouvoir psalmodier un hymne à sa gloire et discuter avec ses apôtres: vous voilà transportés aux temps homériques où les dieux vivaient parmi les hommes, à moins que ce ne fut l'inverse.

Difficile aussi de présenter un Olympe qui vous connaissez tellement bien que plus rien ne vous surprend. Avec qui vous avez des comptes à régler autant que de doux souvenirs à cajoler: tels pavés mal ajustés responsables d'une chute mal cicatrisée, tel rocher fautif d'une roulade de laquelle vous devez votre salut à cette poignée de fougères où vous vous êtes agrippés. Vous lui en voulez à cet Olympe de vous avoir nourri de pain, d'origan et de tsamiko ; vous en voulez à ses maîtres de vous avoir oublié lors du partage de la terre. Mais, vous lui pardonnez tout pour vous avoir gavé de contes et de légendes, pour vous avoir ouvert les yeux au paradis des couleurs, pour vous avoir réveillé chaque matin au chant du rossignol et chaque soir vous avoir envoyé les muses pour berceuse ; vous pardonnez ses hôtes pour vous avoir invité à partager en leur compagnie ce qui leur restait, leur caillou béni.

Alors de quel Olympe va-t-on parler ? Laissons plutôt place aux images. Posons-nous au hasard des sommets et des ravins, empruntons le chemin en lacets tracé par les va-et-vient des mulets et patiné durant des années par les troupeaux des chèvres et des moutons, reposons-nous aux clairières des bergers où une fontaine ou un ruisseau d'eau cristalline n'est jamais loin pour désaltérer le maigre repas fait de pain sec et d'olives noires.

Si vous vous sentez en forme, mettez-vous, par exemple, sur les traces de Hristos Kakalos à l'assaut du plus haut sommet, le Mytikas, et contemplez le monde du haut de ses 2917 mètres. Parti de Litohoro, sur le versant sud-est, pour accompagner les alpinistes suisses Frederic Boissonas et Daniel Bount Borvi, Hristos Kakalos mettait le premier son pied sur le trône de Zeus le deuxième jour d'août 1913. Depuis, il n'a cessé de grimper jusqu'au sommet de la montagne jusqu'en 1972, la dernière fois à l'âge des 92 ans ! De là-haut, parmi les nuages, appelez les autres sommets : ils répondent aux noms de Stephani, de Skala, de Zilnia, de Xerolaki, de Skolio. Empruntez le ravin d'Enipéas et rocher par rocher, entre les eaux glacées des muses pampléides, frayant chemin entre la végétation sauvage, hissez-vous jusqu'à la chapelle de la Nativité, le refuge de l'ascète Ai Dionysos bâti avec quelques pierres montées contre le roc. C'était hier, en 1530. De là, paisiblement, entre les hêtres et les pins, les épinettes ou les fougères, longer le Mavrolongui, le bois noir, avant d'apercevoir les sommets enneigés de Zonaria. En chemin, vous pouvez encore croiser un des villageois descendant les pentes, les mulets chargés de bois pour l'hiver.

Encore un effort, quelques mètres plus haut pour sortir du brouillard et vous voilà face aux myttikia, rochers pointus ou châteaux comme on les appelle qui annoncent le toit des dieux ; tournez-vous et vous aurez le premier panorama au dessus des nuages. Météore comme un aigle, libre comme un kleftès, les insoumis qui trouvaient refuge dans la montaigne face à l'occupant, votre regard embrasse les plaines que vous venez de quitter. La mer, à vos pieds ; mais, vous êtes déjà à plus de 1500 mètres d'altitude. Le vertige ? alors baissez-vous et ramassez une des innombrables fleurs sauvages qui poussent entre les rochers. Personne ici ne sait comment elles s'appellent, mais dans les livres savants vous les trouverez répertoriées avec leurs noms uniques de Rotentilla Deorum, de Silene Dionysii, d'Erysium Olympicum, de Ligusticum Olympicum ou encore de Veronica Thessalica, de Centaurea Litochorea et de Poa Thesssala. Maintenant, plus au nord, plus à l'ouest. Plus humide, plus boisé, plus habité aussi. Sur les places des villages des pentes qui s'élèvent au-dessus d'Ellasona, les discussions s'animent entre les villageois ce dimanche après la messe autour d'un jeu de cartes ou d'un verre de tsipouro, variante locale du ouzo. D'un flanc de montagne à l'autre, les sons des clarinettes parviennent du panégyri, la fête du village voisin. Nous sommes à Livadi, à Karya, à Skopia et Olymiada, à Niziros et à Krania, Kryovrissi et Tsaritsani. Ou encore, Rapsani ou Aigani.

Peu importe puisque nous sommes dans un rêve, un songe qui revit chaque été quand les olympiens reviennent au berceau se ressourcer et ranimer les lieux restés déserts le reste de l'année. Partis chercher meilleure fortune en ville, ils ont laissé dieux et terres à leur sort. Durant l'hiver, vous croiserez leurs fantômes : un vieux berger penché sur son bâton, un bûcheron étonné de vous croiser en tel chemin, une mémé promenant son ombre squelettique dans le brouillard.

Seul Saint-Elie, le prophète, depuis ses nombreuses chapelles qui peuplent sommets et clairières, en compagnie d'Apollon sur leur char solaire, visitent les ruines de Dion où Alexandre le Grand est venu faire ses sacrifices avant la campagne d'Asie et celles de Leivithra pour entretenir le tombeau d'Orphée. Ensemble, ils veillent au temps qui s'use sur la montagne des dieux et aux demeures des hommes qui s'usent sur le temps, avec pour seul espoir la lueur de la chandelle, pour peu qu'un passant s'arrête pour l'entretenir versant un peu d'huile ; aussi inaccessibles soient les lieux, il en trouvera toujours dans le bocal plastique devant l'iconostase.

AE

iNFO-GRECE, décembre 2001

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