 iNFO-GRECEL'actualité de la Grèce et de Chypre
Excursion au Mont Athos
par Didier Livadaris |
Le bateau quitte le port d'Ouranopolis, la
"cité du ciel", direction Daphni. Je rentre dans le domaine de
l'Agion Oros. Cette presqu'île région autonome du Nord de la Grèce constitue le
seul "Etat" monastique de l'Europe. Je me prépare à faire un bond de
mille ans dans le passé.
Partir d'Athènes avec les bus des KTEL
permet de traverser la moitié de la Grèce dans une ambiance familiale
Les
monastères le long de la côte sont magnifiques. On aperçoit, le monastère
russe, saint Panteleimon, écrasant par ses dimensions. Je comprends que ce
n'est pas seulement dans la culture grecque que je vais plonger, mais dans tout
l'univers satellite de Constantinople, capitale de l'empire d'Orient.
A bord, ecclésiastiques et pèlerins se pressent autour de moi. En attendant l'arrivée, je
sympathise avec de jeunes grecs, Grigoris et Mikalis. C'est aussi leur
premier voyage au Mont Athos. Ils sont curieux et m'accueillent comme un cousin
lointain. Le père Pétros qui les accompagne me conseille d'aller à Simono-Petra puis de me laisser guider par les événements, car il n'y a pas de règles ni de parcours définit. C'est la
première fois que j'entends le terme ellino-gallos pour me désigner, hélène-gaulois, c'est riche de saveur antique.
Simonos Petra
Le monastère de Simonos-Petra est
vertigineux, un bâtiment tout en hauteur avec des balcons de bois qui donnent
directement sur le vide, une atmosphère mystique incompréhensible, le sentiment
que d'ici on touchait le ciel. Un moine vêtu de noir avec une
longue barbe blanche m'offre un verre d'alcool et des sucreries. Je suis dans
un monastère tibétain de l'imaginaire, installé sur une passerelle de bois, je
domine la mer de plusieurs centaines de mètres. J'apprécie la paix du lieu.
A 17 heures, messe. Je me laisse guider dans la première partie de l'église. Les chants sont merveilleux, somptueux. L'église orthodoxe parle aux sens, la décoration est
magnifique, l'odeur de l'encens m'enivre. Il y a ici le culte du beau. Le soir
je veux profiter du coucher du soleil depuis la balustrade supérieure. La vue
est panoramique.
Le lendemain, on me donne un komboskini,
littéralement une corde à nœud, que je passe autour du poignet et on me
souhaite bonne route. Je quitte Simono-Petra en fin de matinée, j'ai besoin de
marcher, d'être seul face à la nature, j'ai besoin de digérer. Je m'interroge
sur ma présence ici, je ne suis absolument pas venu dans un but spirituel, mais
maintenant je ne sais plus, tout ici est spirituel.
Je fais un tour par le monastère
de saint Dionysios, mais je ne m'y attarde pas. Un petit bateau m'amène au
monastère de Lavra.
Lavra
Lavra est le plus ancien des
monastères athoniques. Ici, je suis accueilli comme un
jeune grec et on me demande d'aider au réfectoire et aux cuisines. Je retrouve
d'ailleurs mes amis Grigoris et Mikalis, et rapidement je connais tout le
monde. Les repas sont impressionnants, en continuité directe de la messe.
Pendant que nous mangeons, un moine chante les évangiles.
Sur les murs du réfectoire, des
peintures représentent les martyres des chrétiens. "Nous mangeons entourés
de martyrs dépecés, crucifiés, décapités...", pense-je, mais rapidement je
choisis de n'y plus faire attention. Un de mes camarades m'explique
qu'ailleurs, dans le monastère, il y a des représentations de Platon,
d'Aristote et d'Alexandre le Grand.
Je reste plusieurs jours à
Lavra, le rythme ascétique commence à porter ses fruits : les repas sont
légers, la vie rythmée, peu de pensées parasites, je sens mon esprit s'aiguiser.
Et, toujours, ces peintures ;
partout, magnifiques. Je suis frappé par une représentation de la trinité
chrétienne. Surtout un oiseau dans une auréole d'or entouré de flamme, il
s'agit d'une représentation du saint Esprit, agio pneuma, le saint Souffle en
grec.
Je sens ici une continuité
directe de la civilisation hellénistique. Parce que la transition du paganisme
vers le christianisme s'est fait ici de façon progressive, tout l'héritage
antique a été intégré. J'imagine la rencontre des civilisations grecques,
orientales et juives qui ont cohabité pendant 300 ans, pour donner le génie
chrétien. Il n'y a pas de vérité pour appréhender la beauté ; les religions et
les philosophies ne sont que des guides. Ici, c'est le sentiment de toucher la
morphogenèse de la chrétienté.
Dans les après-midi, des groupes
se forment, parfois un moine vient donner son point de vue. Chacun se trouve
ici pour des motifs différents. Malade à la foi naïve, pèlerin concerné par le
salut de son âme, intellectuel qui cherche le calme, l'isichastis, la paix de
l'âme, ou Grecs issus de la diaspora américaine, australienne ou sud-africaine
qui retrouvent ici les sources de leur hellénisme.
Chacun se sent ici libre,
totalement libre. Les monastères fonctionnent comme des hôpitaux spirituels,
les moines ne se manifestent que si l'on a besoin d'eux. Mais, ils sont une
provocation spirituelle permanente. Le moine, sa vie, déplace les valeurs,
quelle liberté que celle qui permet de s'émanciper de sa condition humaine?


Maintenant, j'utilise mon
komboskini pour prier, je répète :
"Kirié
Issou Kristé, yié tou Théou, éleisson mé ",
Seigneur Jésus Christ, fils de Dieu, aie pitié de
moi.
Ici, tout est resté comme il y a
1000 ans et c'est tellement rassurant de se retrouver dans un état de grâce,
comme un enfant de 10 ans.
Philotheos
J'accompagne mes amis au
monastère de Pilothéou.
Il y a un moine qui parle
français, il a fait des études d'économies en France. Ce monastère est beaucoup
plus cosmopolite, il y a des américains, et surtout beaucoup de jeunes.
Le moine qui parle français,
Paladios, me prend en charge. Je l'aide au réfectoire. Il est vraiment
sympathique, toujours à me proposer des sucreries entre les repas. Pendant que
nous travaillons, il aime me parler de l'histoire grecque.
J'apprécie les offices
religieux, le matin et le soir, je pense à l'aurore aux doigts de rose
d'Homère. J'adore l'odeur de l'encens qui m'enveloppe. Je me suis aperçu que
beaucoup de moines utilisent leurs komboskini en permanence. J'ai même
rencontré l'higoumène du monastère qui continuait sa prière silencieuse pendant
notre conversation. Cela lui donnait une aura indescriptible, comme une
lévitation.
Les icônes de la vierge sont si
belles que je les embrasse avec énormément de plaisir, hommage à un idéal
féminin, la déesse mère.
Ce culte du beau qui nous frappe
en entrant dans une église orthodoxe, la maîtrise de ces artistes qui par le
seul moyen de la couleur peuvent suggérer le divin, tout cela n'a qu'un but,
rendre accessible ce qui nous dépasse.
Que cette perception se fasse à
travers une statue antique, une musique byzantine ou une œuvre contemporaine
est ce réellement le plus important?
J'ai compris, ici, que le monde
orthodoxe se conçoit comme une communion d'églises autocéphales sans autre chef
commun que le Christ et ayant ensemble vocation à l'universalité. Peut-être que
l'utilitarisme n'autorise pas les hommes, autant qu'il le faudrait à garder les
yeux ouverts. Nous tenons trop souvent la recherche de la beauté comme quelque
chose d'anodin. Mais l'approche de la beauté est autrement plus difficile et
douloureuse.

Je suis seul dans le dortoir.
J'ai trouvé quelques ouvrages dans la bibliothèque que je parcours avidement.
Je me plonge dans la vie du Staret Silouane.
Une phrase me frappe : "L'orgueil est l'ennemi le plus redoutable et le
plus puissant". Qu'est ce que l'orgueil?
Je me rappelle qu'au monastère
de Lavra, les peintures à l'entrée de l'église illustraient des passages de l'apocalypse, j'avais été étonné de remarquer que les illustrations des démons
avaient toutes été aveuglées.
On m'avait expliqué qu'un moine
avait été pris de folie mystique, il y a plusieurs centaines d'année, mais que
de tels excès étaient rares.
Je me suis endormi dans
l'église. Il y avait une célébration en l'honneur de la vierge, toute une nuit
à chanter et faire des génuflexions. Au petit matin, Paladios m'a réveillé et
m'a dit d'aller me coucher, il avait le sourire. Il m'a expliqué que cela lui
était arrivé aussi au début qu'il est arrivé ici. Je ne sais pas s'il dit cela
pour me mettre à l'aise ou s'il s'est réellement endormi pendant un office. Je
sombre avec délice dans les bras de Morphée.
Départ de l'Athos
La silhouette du Mont Athos se
dessine derrière moi, comme un phare. Je suis sur le bateau, les pèlerins
autour de moi sont silencieux, ce n'est plus la même ambiance d'enthousiasme qu'à
l'aller. Je sens chacun riche d'une histoire particulière.
A l'arrière des enfants jettent
du pain aux mouettes, elles sont nombreuses dans le sillage du bateau. Le
bateau accoste à Ouranopolis. Le débarquement est terrible. J'ai l'impression
de passer en quelques secondes de l'état de nourrisson à l'état adulte.
Ouranopolis est une station balnéaire.
Je suis perdu, la vie parait
terriblement complexe tout à coup. Ou vais-je dormir, à quelle heure part le
car pour Thessalonique? Il me faut plusieurs minutes pour retrouver un mode de
penser synchrone avec la réalité.
Texte et photos
Didier Livadaris