Hellènes de l’étranger
Thomas Efthymiou, une mémoire grecque de Paris
par Cassandre Toscani
Cardiologue, toujours en exercice à 76 ans, professeur émérite au Collège de Médecine des Hôpitaux de Paris, cofondateur du Centre des poisons et du Comité de bioéthique orthodoxe, Thomas Efthymiou est, depuis deux ans, président de la Communauté hellénique de Paris. Fils de réfugiés grecs, venus de Thrace orientale, cet Hellène, né à Paris, excelle dans l’art d’appeler un chat un chat. Il nous a accordé un long entretien, empreint d'amour pour la terre natale de ses aïeux, ciselé de touches de nostalgie et de poésie, constellé de critiques vis-à-vis de ses compatriotes, et, résolument tourné vers l'avenir.
i-GR – Pr Efthymiou, vous êtes président de la Communauté hellénique de Paris et des environs, relatez-nous son histoire.
Th. E. – Association loi 1901, elle est fondée en 1923 suite à la vague d'immigration de réfugiés d'Asie Mineure qui ont ressenti le besoin vital de se retrouver entre eux. Auparavant les Grecs qui vivaient dans la capitale française, peu nombreux, étaient soit des intellectuels comme Jean Moréas, de son vrai nom Ioannis Papadiamandopoulos, soit des Kastoriani, fourreurs originaires de Kastoria, ville du Nord de la Grèce, soit des « sfougarades », négociants d'éponges naturelles dodécanésiens. Outre les réfugiés micrasiates, elle comprenait également des Grecs d'Egypte. Pendant la guerre, nous nous sommes rapprochés encore davantage. On se réunissait très souvent pour suivre les événements en Grèce. Je me souviens du 23 novembre 1940. Nous étions tranquillement installés quand le téléphone sonna. « Nous avons pris Koritsa ! », hurla notre compatriote qui avait soulevé le combiné. Notre fierté était indescriptible. Deux de mes oncles, Konstantinos et Panayiotis faisaient partie du bataillon entré à Koritsa, en Epire du Nord, infligeant ainsi une nouvelle défaite à l'armée italienne. Le comportement héroïque de nos soldats avait fait le tour du monde. Mon père aimait à nous raconter un sourire jusqu'aux oreilles une scène à laquelle il avait assisté sur le quai du métro des Tuileries. Alors qu'il attendait la rame, il voit en face de lui un officier vêtu d'une tenue inhabituelle. A Paris, nous connaissions les uniformes allemands. Intrigué, un titi parisien lui demande : « Ah ! Qu'est-ce que c'est comme uniforme ? » « Mais je suis un officier italien ! » Et le Français de lui rétorquer : « Ah ! Les Grecs vous ont repoussés jusqu'ici ! »
i-GR – Après 1945, le visage de la Communauté se métamorphose…
Th. E. – Il change radicalement avec l'arrivée des réfugiés économiques, qui fuient un pays exsangue. La population civile a terriblement souffert des trois invasions successives, italienne, allemande et bulgare ; elle a connu une famine meurtrière, amplifiée par la guerre civile, qui, à son tour, amène son lot de réfugiés politiques, qui pour la plupart s'érigent en victimes du monarco-fascisme. C'est alors que l'hellénisme à Paris commence à se politiser, creusant ainsi le lit des partis politiques grecs au sein de la Communauté.
i-GR – Vous qui n'appartenez à aucun parti, comment êtes-vous devenu président ?
Th. E. – Aux dernières élections, je me suis inscrit sur une liste, dite indépendante, sur laquelle figuraient de nombreux Grecs-Français de la deuxième génération ; l'esprit me plaisait. Par la suite, il s'est avéré que cette liste était dans la mouvance de Nea Dimokratia, parti de centre-droit. A mi-parcours, la tête de liste André Lang-Papadias, élu président, a dû se démettre. Les conseillers se sont alors tournés vers le plus âgé, en l'occurrence, moi. Leur raisonnement était simple : « Il a 74 ans, nous ne l'aurons pas longtemps sur le dos, et puis, notre cuisine politicienne ne sied pas à son palais. » Mes jours à la présidence étaient d’emblée comptés...
i-GR – Pourtant, vous briguez un second mandat…
Th. E. – Après deux ans de présidence, il me semble indispensable d’adapter les statuts : que le nombre de conseillers soit réduit à 12, au lieu des 21 actuels ; que ces conseillers soient pour moitié Grecs-Français, nés en France, au fait des us et coutumes du pays, et, pour moitié Grecs, afin de ne pas couper le cordon ombilical avec la mère patrie ; que la parité hommes/femmes soit respectée ; que la durée du mandat de quatre ans ne soit renouvelable qu'une seule fois. De plus, il est essentiel de responsabiliser le scrutin : voter pour un nom et non pour une liste. Le vote « à la grecque » me met hors de moi : il est honteux que des listes soient établies, puis, après le vote, certains – déterminés à l'avance – donnent leur démission pour que ceux, choisis par le parti, deviennent conseillers. Cette influence des partis politiques grecs, absolument néfaste sur la Communauté, est l'une des raisons de l'éloignement des Grecs-Français des deuxième et troisième générations.
i-GR – Quel serait le rôle idéal de la Communauté hellénique de Paris ?
Th. E. – Tout d'abord, qu'elle ne soit pas exclusivement gréco-grecque, qu'elle s'ouvre aux Grecs-Français ou Français-Grecs pour maintenir, en France, l’héritage de leur famille et de leur lieu d’origine, en particulier, celui des vieilles terres ioniennes et byzantines, « ottomanisées », puis, turquifiées. Ces Hellènes qui, comme moi, gardent leur hellénité par choix personnel, représentent une authentique force en faveur de la Grèce, qui, pourtant, se montre incapable de l'exploiter. La Communauté devrait également seconder ceux qui ont maille à partir avec l'administration, française ou consulaire ; visiter les malades isolés ; apporter un soutien moral et matériel aux personnes seules ; développer les loisirs, le sport, les soirées dansantes, les projections cinématographiques pour faire connaître les films d'hier et d'aujourd'hui ; établir un annuaire onomastique des Grecs en France ; enfin, mettre au point des actions communes, à la suite de catastrophes naturelles ou de manifestations de protestation.
i-GR – Quels sont les projets qui vous tiennent à cœur ?
Th. E. – Œ uvrer à la création d'un établissement d’enseignement gréco-français, de la maternelle aux portes de l'université, comme le Lycée espagnol Luis Bunuel. Créer, à Paris, un cimetière orthodoxe, à l'instar de celui des Russes, des Chinois ou des Portugais, car les Grecs enterrés en France sont éparpillés un peu partout. Enfin, donner une nouvelle impulsion à la Fédération des communautés grecques de France, boudée par nombre d'entre elles, en raison de leur orientation politique ou des querelles de clochers. Notre avenir passe par le regroupement de toutes les associations : grecques, chypriotes et philhellènes.
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