Interview du président
du Conseil mondial des Grecs de l'Etranger
Stephanos Tamvakis : les communautés doivent tourner la page

premier président du SAE issu du continent africain
Que deviennent les Grecs de l'étranger à l'ère de la globalisation ? Leurs structures, associations, églises, communautés, ont-elles encore un rôle à jouer ? Alors que pour la première fois un projet de loi sur le vote des Grecs vivant à l'étranger est en cours d'élaboration par le gouvernement grec, Athanassios Evanghelou et Cassandre Toscani s'entretiennent avec Stephanos Tamvakis, président d'une des plus anciennes communautés grecques, celle d'Alexandrie, en Egypte, et président du Conseil mondial des Grecs de l'Etranger, depuis son élection en décembre 2006.
i-GR – Monsieur Tamvakis, vous êtes depuis peu le nouveau président du SAE, le Conseil de l'Hellénisme Expatrié, ou, si vous préférez, le Conseil mondial des Grecs de l'étranger. Que signifie pour vous l'hellénisme, aujourd'hui ?
S. T. – L'hellénisme est la continuation de notre histoire, il est la défense de notre langue ; c'est aussi tout ce que le Grec peut apporter dans le pays où il vit. A notre époque où le maître-mot est globalisation, le Grec, lui, résiste, dans le bon sens du terme. Il veut préserver son identité culturelle. Il est fier de son Histoire. Même la jeunesse renoue avec ses racines. Les Grecs ont des qualités remarquables, ils excellent dans nombre de domaines, que ce soit dans le monde de la culture, de la science, ou des affaires. Quel que soit le pays dans lequel il vit, le Grec va toujours de l'avant, en se fondant dans sa nouvelle patrie mais sans perdre son identité. Et, pour perpétuer les traditions, la famille continue à jouer un rôle prédominant, surtout la mère, qui en reste la gardienne et les transmet.
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Un Grec de 3e génération ![]() Stephanos Tamvakis est né en 1952 en Alexandrie dans une famille grecque qui comptait déjà deux générations en Egypte. Après ses études au Cambridge University il revient dans sa ville natale pour reprendre une affaire familiale de commerce et conditionnement de produits alimentaires. Sur les pas de son père il s'intéresse à l'association philanthropique locale "Eschyle-Arion" dont il devient membre du conseil d'administration en 1974. En 1984 il entre au conseil d'administration de la communauté grecque d'Alexandrie et en 1990, alors âgé de 38 ans, il en devient le président. Depuis 1995, il représente l'hellénisme d'Afrique au sein du Conseil des Grecs de l'étranger. Il milite pour que la jeunesse soit mieux prise en compte dans le devenir de l'hellénisme hors de Grèce alors que localement il redonne vie au journal communautaire "Patrida". Ses bonnes relations avec le gouvernement égyptien aussi bien qu'avec les patriarcats orthodoxes d'Alexandrie, de Jérusalem et de Constantinople s'avèrent particulièrement utiles pour la préservation de l'hellénisme. Travailleur infatigable, il est aussi apprécié pour son caractère modéré, ce qui lui vaut d'être élu président mondial du Conseil des Grecs de l'Etranger lors du congrès de décembre 2006. |
i-GR –Vous évoquez le rôle de la mère, mais elle n'est pas toujours grecque.
S. T. – C'est vrai, mais la famille grecque reste une notion fondamentale, les racines existent toujours. Elles sont ancrées au plus profond de nous. Je vous donne un exemple qui va vous montrer combien le rôle de la mère est important. Comme vous le savez, je voyage beaucoup, je suis allé notamment en Jordanie, où des femmes grecques mariées avec des Jordaniens, ont réussi à enseigner le grec à leur mari et à leurs enfants. Mais l'hellénisme ne se limite pas seulement à une question de langue. Il ne faut pas oublier que nous sommes un peuple sans frère. Les Français, par exemple, ont des cousins francophones, les Belges, les Suisses, et des pays où la langue officielle est le français. Nous, nous sommes un cas unique au monde. Dans l'immédiat après-guerre, la Grèce a connu une forte immigration. Les Grecs sont partis travailler aux quatre coins du monde et s'y sont établis.
i-GR – Vous décrivez là un cas "idéal". De nombreux exemples, notamment dans les pays occidentaux, laisseraient à penser que l'on s'achemine vers une direction opposée, que l'hellénisme serait en voie de disparition, qu'il serait perdu…
S. T. – Non, je ne suis pas d'accord. Dans mon vocabulaire, le mot « perdu », comme on parle de génération perdue, n'existe pas. Au contraire, je considère que l'hellénisme progresse, qu'il se porte de mieux en mieux. Actuellement, c'est vrai qu'il y a des Grecs qui ne parlent plus leur langue, mais ils se sentent toujours Grecs, ils sont même fiers de l'être. Ils parviennent ainsi à communiquer leur enthousiasme à leurs enfants, qui à leur tour, se mettent à apprendre le grec et à découvrir leurs racines.
i-GR – Certes, cet engouement existe. Mais comment expliquez-vous que les communautés grecques dans les grandes villes européennes ne réussissent pas à rassembler plus de 50 personnes lors de leurs réunions ou de leurs manifestations ?
S. T. – Tout simplement parce que ces communautés sont vouées à la disparition. Les communautés telles qu'elles existaient après la guerre ou encore dans les années 70, quand les Grecs se retrouvaient pour jouer au tavli (ndlr jeu qui ressemble au jacquet occidental), boire un café et évoquer la Grèce avec une nostalgie poignante, n'ont plus de raison d'être, ces communautés helléniques doivent se reconvertir. Elles doivent se tourner vers les jeunes. Elles sont d'ailleurs peu à peu remplacées par les associations topoethniques, comme par exemple l'association des Crétois, des Pontios, des Chypriotes ; ces associations se tournent surtout vers la culture, et la langue en fait toujours partie, vers les domaines qui intéressent les jeunes comme les nouvelles technologies.
Un modèle de représentativité désuet ?
i-GR – Un profil donc davantage culturel que communautaire ?
S. T. – Non, pas tout à fait. Les communautés n'ont pas seulement un rôle culturel ou un rôle ludique, elles s'occupent aussi de l'enseignement de la langue, de la logistique des cours, d'assistance sociale, elles restent notre lien avec l'hellénisme. Cela dit, elles doivent se pencher sur leur avenir, tenir compte de l'évolution du monde, renforcer les échanges entre les communautés et le pays d'accueil, faire preuve d'initiative, en mettant tout en œuvre, je le répète, pour attirer les jeunes grâce notamment aux nouvelles technologies, la création de cybercafés en est un exemple. C'est une question qui nous tourmente depuis des années. Et je sais de quoi je parle, j'ai été confronté à ce problème en tant que président de la communauté d'Alexandrie pendant près de douze ans. C'est un véritable challenge. D'autant qu'il y a de plus en plus de Grecs qui ne sont membres d'aucun parti et d'aucune association. Je vais donc proposer la création des « Amis du SAE », avec un forum. Je voudrais que ces Grecs nous rejoignent afin qu'ils aient, eux aussi, voix au chapitre.
i-GR – Précisément, que pensez-vous du vote des Grecs à l'étranger dont le projet de loi fait couler beaucoup d'encre en ce moment ?
S. T. – C'est un sujet qui nous préoccupe au plus haut point. Et, c'est la première fois que le SAE a été consulté préalablement. Après avoir examiné attentivement ce texte, nous sommes arrivés à une double conclusion : d'une part, que le gouvernement actuel prend à cœur ce droit garanti par la Constitution, et, d'autre part, qu'il tient compte des desiderata de l'ensemble des Fédérations qui ont naturellement consulté leur base. Quand ce projet de loi sera définitivement adopté, les Grecs de l'étranger pourront avoir un rôle encore plus déterminant, en faisant valoir leur force. Toutefois, ne perdons pas de vue qu'il existe en gros deux catégories de Grecs qui vivent à l'étranger et dont on doit tenir compte des spécificités : ceux qui y sont temporairement, comme les étudiants, les cadres ou les fonctionnaires en mission, par exemple, et, ceux qui y sont nés et y vivent depuis des décennies.
i-GR – La diaspora représente plus de 6 millions de Grecs répartis sur les 5 continents, principalement aux Etats-Unis et en Australie. Or, vous êtes le premier président du SAE issu du continent africain. Pouvez-vous nous dire quelques mots de ces Grecs d'Afrique dont on ne parle pas souvent ?
S. T. – C'est vrai, on n'en parle pas souvent, et pourtant, ils sont très dynamiques. Ils ont encore beaucoup à offrir. Certes, ils ne sont pas très bien organisés, ils doivent affronter nombre de problèmes, mais ils ont l'avenir devant eux. En effet, les Grecs d'Afrique, du moins ceux qui ont choisi de rester malgré les différents événements politiques qui ont scandé le XXe siècle, et je pense surtout à la communauté grecque d'Alexandrie dont je fais partie, qui était forte de plus de 150 000 membres avant l'avènement de Nasser, et qui, aujourd'hui, n'en compte plus que 5 000. Dans l'ensemble, les Grecs d'Afrique vivent très bien que ce soit au Cameroun, au Zimbabwe, en Afrique centrale, ou encore à Johannesburg, où ils sont 70 000. La plupart, comme c'est le cas partout, ont fait des études et occupent de bons postes dans tous les secteurs.
i-GR – Le mot de la fin ?
S. T. – Oui, ce n'est pas pour vous flatter mais je tiens à souligner - car je m'y intéresse beaucoup - le rôle fondamental que les media jouent dans la préservation de l'hellénisme et dans sa diffusion à travers le monde, qu'ils sont, à l'instar des fédérations et des associations, le lien indissoluble non seulement entre les Grecs de la diaspora mais aussi entre les Grecs et leur pays d'accueil.
Propos recueillis par
Cassandre Toscani
et Athanassios Evanghelou
iNFO-GRECE, mai 2007
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