Grecs de Paris
Spyros et Colette Bassis, à deux pour les autres
par Cassandre Toscani
et Athanassios Evanghelou
Depuis qu’ils se sont installés, à Paris, en 1961, ils se sont toujours dévoués pour rendre service à qui fuyait la dictature, à qui cherchait
un travail ou un logement, à qui, gravement malade, venait se faire soigner en France. Elle a 78 ans, il en a 85. Elle est française, née à Evreux ; il est natif du Pirée. Deux guerres civiles et une condamnation à mort avant que le destin ne les unisse. Par amour, elle a appris le grec. De leur union sont nés quatre fils qui leur ont donné huit petits-enfants. Le 14 avril 2008, ils ont célébré leurs noces d’or en Grèce, là où tout a commencé… Aujourd’hui, ils ouvrent, en exclusivité pour iNFO-GRECE, le livre de leur vie. Une vie riche en événements dont certains estompés ou relégués aux oubliettes de la mémoire politique – par volonté délibérée ou par commodité – procurent indubitablement une vision partielle de cette période.
Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
i-GR – Cher Spyros, vous êtes un enfant du Pirée…
S. B. – Ma famille a toujours vécu au Pirée, où je suis né en 1925 sur les hauteurs de Kastela. Mon grand-père maternel, Rammos, était boulanger, à Kallithea. Mon grand-père paternel, Spyros, tenait, à Keratsini, une taverne, dont mon père avait hérité. Ma mère, on l’avait mariée très jeune. Elle avait à peine 20 ans, quand elle m’a mis au monde. Ma sœur, Charikleia, est née l’année suivante, et mon frère, Thanassis, deux ans plus tard. Notre mère nous a malheureusement quittés, alors que j’entrais dans ma sixième année.
i-GR – Très tôt donc vous devenez orphelin de mère…
S. B. – Et à 16 ans, j’ai perdu ma sœur. Toutes deux sont mortes d’insuffisance rénale. A cette époque-là, il n’y avait pas de traitement. Je me souviens très bien de ma mère, de ma dernière visite à l’hôpital Zanneio. Quand je suis entré dans la chambre, elle était debout, à côté du lit. Grande, élancée, toute de blanc vêtue. A peine m’avait-elle vu qu’elle m’avait ouvert les bras, je m’y étais précipité, elle me serrait contre sa poitrine, m’embrassait et pleurait. Nous nous étions assis au bord du lit, elle avait pris le verre de lait, posé sur la table de chevet, me l’avait donné, et moi, je l’avais bu. Elle m’avait remis trois tablettes de chocolat Pavlidis, ce fameux chocolat, entouré de papier bleu aux médailles imprimées, qui existe toujours, et m’avait recommandé de le partager avec mon frère et ma sœur. Quand j’entendis ma grand-mère dire à ma mère : « Efthalia, il est temps de partir ». Ma mère me serra encore plus fort contre son cœur et se mit de nouveau à pleurer. Moi aussi, je pleurais, je ne voulais pas la quitter. Ma grand-mère avait dû pratiquement m’arracher de ses bras et me traîner par la main jusqu’à la porte. Je ne savais pas encore que je voyais ma mère pour la dernière fois. Elle est décédée le lendemain, comme l’avait prévu le médecin. Après son enterrement, la famille et les amis qui l’avaient accompagnée jusqu’à sa dernière demeure s’étaient rendus à la taverne de mon grand-père pour le «καφέ της παρηγοριάς», le traditionnel café de la consolation. On nous y avait emmenés nous aussi, mon frère, ma sœur et moi. Les parents et les amis nous enlaçaient, nous embrassaient et disaient : « Que vont-ils devenir, ces orphelins ? ».
i-GR – Des paroles dont vous n’aviez pas tout de suite saisi le sens.
S. B. – Plus le temps passait plus nous réclamions notre mère. Notre grand-mère, chez qui notre père nous avait envoyés vivre un moment, nous avait d’abord répondu qu’on l’avait emmenée au village, respirer son air pur, parce qu’elle était malade. Devant notre insistance à vouloir la rejoindre, elle avait fini par nous avouer que Dieu l’avait rappelée à lui, car il l’aimait et que nous, nous ne la reverrions plus. A cette affreuse révélation, j’avais crié à ma grand-mère que Dieu était méchant, que ce n’était pas juste parce que, nous aussi, nous l’aimions. Pendant des années, j’en ai voulu à ce dieu que l’on nous présentait, au cours de catéchisme, comme un être bon et plein de compassion, je refusais de faire mon signe de croix et de réciter le Notre Père. Je ne pouvais accepter une telle injustice.
i-GR – Comment l’avez-vous surmontée ?
S. B. – Comme ma grand-mère nous disait que notre mère nous voyait du ciel, et que nous devions être sages pour qu’elle ne s’inquiète pas, j’avais l’impression qu’elle surveillait le moindre de mes mouvements. Quand je me réveillais la nuit, souvent, j’apercevais à côté des photographies éclairées par la lueur tremblotante de la veilleuse, un oiseau gros comme un pigeon, c’était l’âme de ma mère qui me parlait et, moi, je lui répondais. En troisième année, ma nouvelle institutrice, Mme Nicoletta, avait la même silhouette qu’elle. Elle était si affectueuse avec moi que j’essayais de ne pas la décevoir, j’étudiais toujours mes leçons pour recevoir une caresse dans les cheveux ou un baiser sur la joue. J’étais devenu le premier de la classe. Le dimanche, je faisais toujours un dessin que je lui remettais le lendemain. Par la suite, dans les classes supérieures, une autre institutrice lui avait succédé. Déçu, j’avais perdu toute motivation. Mme Nicoletta a quitté l’école, je ne l’ai plus jamais revue, mais je la voyais fréquemment dans mon sommeil, jusqu’au jour où mon père décida de déménager. Je devais avoir une dizaine d’années.
i-GR – C’est-à-dire que vous quittez Kastela, votre quartier natal, vers 1935.
S. B. – Nous sommes allés à Aghiou Georgiou, où mon père avait fait construire, à côté de sa Taverne Nikou Bassi, tout près de la mer, une petite maison de trois pièces, avec une cuisine et une grande cour remplie de fleurs. Une route qui menait à Perama séparait la maison des champs, qui s’étendaient à perte de vue jusqu’au pied de la montagne. A côté de la taverne, l’arrêt de bus s’appelait « Arrêt Bassis » ; il avait conservé notre nom des années encore après que la taverne eut disparu, remplacée par un garage.
i-GR – Ce nouvel environnement va changer vos habitudes.
S. B. – En effet, l’école, située dans le quartier Ypapanti, était si loin, que quand nous rations l’autobus de ligne, nous devions marcher pendant plus d’une demi-heure, le bus suivant ne passait qu’à midi. A l’heure du déjeuner, nous mangions à l’école le repas que tante Photini, la sœur de notre père, qui habitait non loin de là, nous avait préparé. C’était presque toujours des keftedakia, des boulettes, avec des pommes frites. Seul le samedi, nous déjeunions chez elle. Lorsque nous rentrions de l’école, nous allions jouer dans notre cour avant d’aller à la taverne, encore vide, où l’on nous servait notre dîner. Ensuite, mon frère, ma sœur et moi, nous nous mettions chacun à une table et nous faisions nos devoirs. Notre père vérifiait toujours si nous avions bien appris nos leçons et, si tel n’était pas le cas, il nous obligeait à copier plusieurs fois ce que nous ne savions pas afin de l’apprendre. Quand les clients commençaient à arriver, nous nous réfugiions, tous les trois, dans un coin et attendions que Katina, une amie de notre père, qui s’occupait de la vente des cigarettes, trouvât le temps de nous ramener à la maison et de nous mettre au lit. Bien souvent, nous nous endormions, la tête dans le creux de nos bras posés sur la table. Puis, un beau jour, mon père l’épousa. Comme il ne voulait plus qu’elle travaille à la taverne, elle avait davantage de temps à nous consacrer. Nous l’aimions bien, mais jamais nous ne l’avons appelée maman, elle était tante Katina.
i-GR – Quel souvenir gardez-vous de la taverne de votre père ?
S. B. – La taverne restait ouverte toute la nuit. Je me souviens de Thomas, le cuisinier, de Papia, le plongeur et des deux serveurs, Charilaos et Jimmy, un ancien marin. Un orchestre permanent jouait tous les soirs, et quand les musiciens se reposaient, une laterna, sorte d’orgue de barbarie, prenait la relève. Les clients, des bouchers, des charcutiers, des primeurs, des poissonniers, des fromagers, des marchands d’huile, venaient accompagnés de leurs belles amies. Il y avait aussi ceux que mon père qualifiait de « lords », ces touristes anglais et américains qui débarquaient au port, s’arrêtaient pour « se désaltérer », et, après avoir avalé une bouteille de whisky chacun, ivres, ils cherchaient noise. Comme Jimmy parlait l’anglais, il s’enquérait de leur destination, appelait un taxi et les y fourrait.
i-GR – Des scènes du temps jadis… A quoi pensez-vous, en cet instant précis ?
S. B. – A l’air de la mer, à son eau salée, aux parties de pêche avec notre père qui nous emmenait à bord de notre barque. A mon plaisir de ramer. Au casse-croûte préparé par tante Katina, que nous dévorions avec appétit. A notre barque qui, une fois la voile hissée, glissait rapidement, penchant tantôt à gauche, tantôt à droite, sous l’effet du vent…
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