Rédigé en décembre 2007
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En direct du Marathon, un coureur raconte...

Nenikikamen !

Dimitris Syritellis
Ingénieur consultant en management industriel, Dimitris Syritellis décide, pour ses 30 ans, d'affronter le défi du Marathon. Le Marathon, le vrai… Celui qui a donné son nom à la plus dure et la plus prestigieuse des courses à pied. Les mêmes 42 km que, en 490 av. J.-C.,  le guerrier Phidippidès parcourt, chargé de toutes ses armes, pour annoncer à Athènes la bonne issue de la célèbre bataille contre les Perses : nenikikamen ! nous avons gagné !

En 2007, le "Marathon classique d'Athènes" fête son 25e anniversaire en tant que parcours sportif symbolisant la paix et la force de la volonté. Au mois de novembre, Dimitris laisse, le temps d'un week-end, son bureau parisien et part pour son pays. Du haut de l'avion qui se prépare à atterrir à l'aéroport international d'Athènes, il apprivoise déjà le parcours. Quelques heures plus tard, il se fondera dans la masse des 4.000 coureurs venus des quatre coins de la terre pour marcher sur les traces de l'Histoire. Minute par minute, Dimitris enregistrera ses impressions, ses émotions… A son retour, il nous gratifie d'un formidable récit qu'il partage avec les lecteurs d'iNFO-GRECE. Merci et Bravo. Evge, Dimitriè !

Nenikikamen ! Nous avons gagné !

Me voilà de retour après avoir couru les 42 kilomètres 195 mètres du Marathon d'Athènes.

Quelle joie ! Quel bonheur ! Mais quelle souffrance aussi ! Je vais finir par croire que l'un ne va jamais sans l'autre.

Zeus, que c'était dur ! 35 km de montée, sous la pluie, et, qui plus est, enrhumé. Et pourtant... Le parcours est magnifique : le départ se fait en pleine montagne, en dehors du village de Marathon. 4 000 coureurs encerclés par les Kenyans, les hyper-lents, la montagne et les hélicoptères pour la retransmission télévisuelle. Près de 50 nationalités représentées. Mais surtout des hommes et des femmes qui y croient. A quoi ? Peut-être à un esprit supérieur, un esprit olympique, un idéal sportif ? Revivre une histoire qui a donné les fondations du sport que l'on pratique aujourd'hui. Trois ! Deux ! Un ! Pan ! Ça y est ! C'est parti ! Après deux kilomètres, la course effectue une boucle autour du monument en souvenir des Athéniens tombés face aux Perses. A peine cette boucle entamée que je vois un souvlaki de Kenyans partir en sens inverse pour Athènes !

Le parcours du Marathon
Sur près de 30 km, ça ne fait que monter !

Le trajet emprunte alors la route nationale, coupée à la circulation dans les deux sens pour l’occasion. Ça commence... Ça monte. Par endroits, on perçoit encore les anneaux olympiques d'Athènes 2004 peints sur le bitume. Alors j'oublie que ça monte. Mais dès que je relève la tête, j'aperçois au loin, très très loin, tout en haut, des coureurs... qui continuent de grimper. Puis, je rencontre les premiers ravitaillements. Je commence à grignoter les pâtes de fruits que j'ai délicatement stockées dans les poches que ma mère a spécialement cousues sur mon short. Mais voici que les premières gouttes de pluie commencent à tomber ! Le temps se fait de plus en plus lourd. Et, mes pieds, inlassablement, répètent les mêmes mouvements, pratiqués tant de fois à l'entraînement.

21 km. Pas de problème. J'ai dévoré ma troisième barre de pâte de fruits. Je me sens bien. J'aperçois ce Français, qui court en toge, bouclier en plastique à la main gauche et flambeau olympique à la main droite ! Quel courage ! A peine quelques minutes plus tard, j'entends un drôle de "bling" "bling:" "Bling !" "Bling !" Il s'agit d'un coureur sorti tout droit d'une super production américaine : "Trois Cents" ou "Troie", comme vous voulez. Il portait une armure et un bouclier en fer !!! Waooooooo! Ces divertissements m'aident à poursuivre ma course.

30e km. Je me plais à accélérer de temps à autre afin de dépasser quelques coureurs. Tout roule. La route a beau monter, je continue à mon rythme.

Courir parmi les inconnus
Courir sur une route nationale avec des gens que je ne connais pas !

33e km. J'aperçois le ravitaillement ! Ô mon Zeus ! Que se passe-t-il ? Quelle est cette drôle de sensation ! Certains appellent "ça" le  "mur du Marathon". Comment vous expliquer ? Une subite prise de conscience de ce que je suis en train de faire : courir sur une route nationale avec des gens que je ne connais pas pour... pour... Pourquoi d'ailleurs ? Mais oui, pourquoi cours-je ? Qu'est-ce que j' fous là ? J'en ai marre ! J'arrête tout ! Ça sert vraiment à rien. Et puis, ça fait mal. Je souffre ! Ça fait plus de 2 h 30 que j'enchaîne les pas sur le goudron, sous la pluie, et, au milieu d'une route nationale quasi déserte. Il faut vraiment être malade pour faire un truc pareil ! Surtout que j'ai fait le trajet inverse en bus le matin même. Dire que je me suis levé à 5 h du matin !!! Mais qu'est-ce que je fais ?

En gros, c'est ça le mur ! Ça commence à faire mal et on commence à se poser des questions. C'est toujours quand on se pose des questions qu'on souffre...

Et pendant que je me posais ces questions, que croyez-vous que je faisais ? Je courais, nom de Zeus ! J'ai couru jusqu'à ce que j'atteigne le 35e km, synonyme de début de descente... vers Hadès ! Je dévore ma dernière pâte de fruits, absorbe de l'eau en quantité, et, à ce moment-là, je dois vous admettre que j'ai vraiment commencé à trouver bizarre que d'autres coureurs me doublent. La route avait beau descendre, j'avais beau essayer d'allonger la foulée, de changer de rythme, rien à faire, mon corps ne répondait plus à mon esprit. J'étais faible, je souffrais le martyre.

Sur la route d'Athènes

Mais j’ai tenu bon. J’ai puisé mes forces, là où je pouvais les trouver, dans les encouragements du public !!! J'avais remarqué, en effet, lors de précédentes courses, que les spectateurs massés sur le bord de la route me transmettaient, grâce à leurs applaudissements et leurs bravos, la force nécessaire pour me relancer ! Sauf qu'à Athènes, un dimanche matin, sous la pluie, les Athéniens se font plutôt rares ! Très rares ! Peu importe, je profitais de ceux qui ne s'étaient pas encore lassés d'encourager mes prédécesseurs pour me requinquer ! Enfin, mon corps obéissait de nouveau à mon cerveau. Allez mon grand ! On y va ! Jusqu'à Athènes !

40e km ! Je souffre mille morts ! Vraiment ! Mes nerfs sont sur le point de me lâcher. J'émets de drôles de cris pour ne pas craquer. Je pleure. La seule chose qui me permet de poursuivre sur un rythme proche de celui que je m'étais fixé est... de chanter une chanson ! Je chante, je pleure, je cours, je souffre... Mais, au fond de moi, je sais que j'y suis presque.

Stade Panthinaïko
Les 120 derniers mètres de la course se font à l'intérieur du Stade Panathinaïkon ou Kalimarmaron

Encore un kilomètre ! Allez ! Courage, Did ! (C'est le surnom que je me donne quand je me mets à parler tout seul.) La foule, bien qu'éparse, se fait de plus en plus dense ! Et là, qu'aperçois-je, au loin ? Le stade olympique, tout en marbre blanc bâti pour les premiers Jeux Olympiques de l'ère moderne, en 1896. Extraordinaire ! Le corps humain est extraordinaire ! Je me mets tout d'un coup à galoper ! Je n'ai plus mal ! Je rattrape et dépasse tous les coureurs devant moi ! Je cours ! Je lève les bras au ciel ! Je crie ! Je passe par la dernière haie d'honneur constituée de gens à qui je demande des acclamations ! Je me libère ! Dernier virage à gauche puis... l'entrée dans le stade olympique ! Ce moment que j'attendais tant ! Enfin ! Ma joie est immense ! J'apprécie chaque pas que je fais. Je bondis jusqu'à la ligne d'arrivée ! Je suis libre !

Nenikikamen ! Sur les traces de l'exploit de Phidippidès, ce guerrier athénien qui, il y a près de 2500 ans, avait fait ce même parcours pour annoncer aux Grecs leur victoire sur les Perses. A son arrivée, il put juste murmurer "Nenikikamen", nous avons gagné, avant de s'écrouler, mort d'épuisement. Les temps ont bel et bien changé ! A mon arrivée, une ravissante jeune Grecque m’a remis une médaille et m’a félicité ! Puis, j’ai aperçu ma sœur, Irène, et mon amie, Tereza, venues me faire l'honneur de m'accueillir et de me féliciter dans ce stade olympique. J'en étais très ému !

Il ne m'a fallu qu'un jour et demi pour pouvoir marcher à nouveau correctement sans ressentir de douleur (surtout en descendant les escaliers). La machine humaine est vraiment bien conçue ! Un jour et demi pendant lesquels, à force de boiter et de souffrir, je me suis dit que c'était la dernière fois que je faisais ce genre de truc. Les marathons, ça suffit ! C'était mon deuxième. J'ai vraiment trop souffert ! Il est temps de passer à des choses moins traumatisantes...

Deux jours plus tard, je découvre les photos et m'aperçois que j'ai fini dans le premier quart en 3 h 46 mn 48 s. Le paragraphe, ci-dessus, n'a déjà plus aucun sens. Je me demande, déjà, où et quand, je ferai mon prochain marathon...

Récit de Dimitris Syritellis
© photos DR

iNFO-GRECE, décembre 2007

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