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40 ans au service du cinéma
Yorgos Arvanitis, écrivant avec la lumière


Je voyais un homme qui était éclairé en contre jour et je me demandais à quoi il pouvait bien penser. Et j'imaginais comment je pouvais l'éclairer…
Le brouillard de la Grèce du Nord, la brume matinale de l'Egée, sont les images de cette autre Grèce qui vous a surpris dans une salle noire, alors que vous êtiez venus savourer la splendeur de la Grande bleu ? Derrière ces ambiances qui font l'âme des films d'Angelopoulos, toujours le même homme. Un homme qui adolescent, au coucher d'un soleil, a enfermé dans son cœur la lumière de cette Grèce de l'intérieur, et qui la fait rejaillir chaque fois qu'il dispose d'une caméra pour la capter. Nous avons nommé Yorgos Arvanitis, directeur de la photographie et au service du cinéma depuis quarante ans.


Manos Katrakis dans
Voyage à Cythère
Installé en France depuis 1989, en quarante ans de carrière, il a signé les images de près d'une centaine de films. Avec Théo Angelopoulos, bien sûr, mais aussi Pantelis Voulgaris, Michel Cacogiannis, Nikos Panagiotopoulos, pour la nouvelle génération. Il s'était fait les armes dans les studios de Finos à Athènes, dans les films de Dalianidis et de Dimopoulos, au travail à la chaîne mais aussi avec quelques perles du cinéma classique grec. Il a éclairé Veggos dans Ti ekanes ston polemo Thanassi de Dinos Katsouridis en 1966, mais aussi Marcello Mastroianni dans l'Apiculteur d'Angelopoulos, en 1986, Melina Mercouri dans Cri de femmes, Irène Papas dans Iphigénie, Bruno Ganz dans Eternité et un jour, Jeanne Moreau dans Le pas suspendu de la cigogne et Fanny Ardant et Jeremy Irons dans Australia, Leonardo Di Caprio dans Total Eclipse, Richard Boranger dans Beirut, Béatrice Dalle dans Process. Un regard critique, une véritable mémoire du cinéma grec et… français, qu'il parcourt sans complaisance pour les réalisateurs, jeunes ou anciens, en notre compagnie et en exclusivité pour les lecteurs d'iNFO-GRECE. Rencontre à quelques jours du festival de Cannes, édition 2004, dans le jardin de la famille Arvanitis, dans la banlieue Ouest de Paris.

Vous ne serez pas à Cannes cette année ?
Si, si, j'irai. Mais pas pour présenter un film. Ce sont des obligations professionnelles, je suis officiellement invité par Fudji, avec Agnès Godard… Il y a le film de Pantelis Voulgaris Brides, pour lequel j'ai travaillé, mais je crois qu'il n'a pas été sélectionné. Il le sera probablement à Venise.


Fanny Ardant dans Australia
Vous avez quitté la Grèce en 1989…
Oui, je suis parti en 1989. A un certain moment j'ai compris que le cinéma grec n'avait plus besoin de moi. Et moi-même je ne faisais plus des choses qui m'intéressaient. Je ne pouvais pas travailler à la télé. Pour moi, la télé était synonyme de publicité et ça ne m'allait pas. Il s'est produite alors une chose : en 1987, j'ai tourné un film franco-belge avec Jeremy Irons et Fanny Ardant. Ce film a eu le prix de la Photographie à Venise. A cette occasion, j'ai réalisé que certaines personnes en France connaissaient mon travail. Puis, à cette époque, n'ayant pas de bonnes opportunités en Grèce, j'ai décidé de tenter ma chance en France. J'ai eu de la chance, peu de temps après mon arrivée, j'ai signé mon premier contrat !


Brides (Jeunes mariés)
de Pantelis Voulgaris
Quels sont les films sur lesquels vous avez travaillé depuis ?
Avec les réalisateurs grecs, cette année j'ai fait Brides et, en 2002, le Je suis lasse de tuer des amants de Panagiotopoulos. C'est tout ce que j'ai fait depuis mon installation en France, hormis les films de Angélopoulos. Sinon, j'ai beaucoup travaillé avec des réalisateurs français ou étrangers, Tomas Clay, Yasmine Kassari, C.s. Leigh, Amos Gitai, Nadine Trintignant, Marco Fererri…

Et pourtant, vous est identifié comme le directeur de la Photographie d'Angelopoulos
C'est vrai que j'ai travaillé sur la plupart de ses films, mais j'ai fait d'autres choses, tout aussi intéressantes, et pour quelque raison, que je n'arrive pas à saisir, dans l'esprit des gens ici je demeure l'opérateur d'Angelopoulos et de Catherine Breillat.


Anaïs Reboux, Roxane Mesquida
dans A ma soeur de C. Breillat
De Catherine Breillat ?
J'ai fait deux films avec elle. Je la connaissais à peine. Mais, elle m'a donné une liberté absolue dans le premier film que nous avons tourné ensemble, Romance X, qui a connu un succès mondial. Par la suite, nous avons fait A ma sœur, ainsi qu'une toute petite partie - un tournage de six jours seulement - de son dernier film.


Thessalonique, Paysage dans
le brouillard de Théo
Angelopoulos
Quand avez-vous commencé votre collaboration avec Angelopoulos ?
En 1969, quand nous avons tourné La Reconstitution. Mais un an auparavant nous avions fait un court métrage, L'Emission. En 1970-71 Jours de '36, en 1973-74 La Troupe, et ont suivi Les Chasseurs, Le Voyage à Cythère, Paysage au Brouillard, etc. Ma collaboration avec Théo Angelopoulos a été une étape très importante.

Est-ce qu'aujourd'hui vous êtes sollicité par les jeunes réalisateurs grecs ?
Pas vraiment, mais je l'aurai souhaité.

Ils ont peur de vous ?
Je ne crois pas. Peut-être croient-ils que je refuserai. Personnellement, j'adore travailler avec des jeunes. Parce qu'on ne sait jamais ce qui va suivre, quel sera le résultat.

Comment voyez-vous, en général, le jeune cinéma grec ? La relève ne semble pas évidente…
A partir du moment où le cinéma grec, qu'il soit jeune ou non, n'essaie pas de se rendre exportable, il ne pourra pas avancer. Nous restons enfermés dans un système d'où il est très difficile d'en sortir. Nous avons peur de nous battre dans la grande arène du cinéma international. J'ai l'impression que nous ne nous sommes pas préoccupés de ce que nous pourrions proposer à l'Europe et au monde entier. Quel type de sujets.


L'eternité et un jour, de Théo Angelopoulos
Vous voulez parler des thèmes abordés…
Oui. Je veux dire, il y a des choses qui peuvent passer et d'autres pas. Que le public ne comprend pas. Et dont personne ne s'est préoccupé. On ne travaille pas sur le scénario. D'autre part, je constate un certain manque de curiosité. Le but de chaque jeune réalisateur est d'aller jusqu'au festival de Thessaloniki. Et ça lui suffit largement. Le fait est que, le jeune cinéma grec n'a pas réussi à créer une nouvelle écriture, à faire une proposition.

Cela dit, il y quand même des jeunes metteurs en scène avec du talent. Je faisais dernièrement partie de la Commission du Festival de Drama, j'y ai vu certains courts métrages et je me suis dit : ces jeunes iront loin, s'ils sont aidés. J'ai vu également une bonne direction d'acteurs, eux-mêmes fabuleux. J'ai vu une nouvelle écriture cinématographique. J'ai vu. J'ai vu… Mais j'ai vu tout ça dans des courts métrages. Quand on va vers les longs métrages, quelque chose ne va plus.

A votre avis, comment la situation pourrait-elle s'améliorer ?
Des écoles. Il y en a quelques-unes, mais mis à part quelques initiatives, elles sont… inénarrables. Il est par exemple question de créer l'Académie du Cinéma, qui fera partie de l'Ecole des Beaux Arts de l'Université de Thessaloniki. Mais on n'y enseignera que de la théorie. Or, le cinéma s'apprend en travaillant. Au National Film School, en Angleterre, au cours de la première année, on donne aux étudiants une caméra. Et ils tournent. Après avoir développé, on se base sur ce qu'ils ont tourné pour enseigner la théorie. Il ne s'agit pas ici simplement d'une théorie que nous avons transformée en action. Pour bien remplir l'écran, il faut beaucoup d'enseignement, mais également beaucoup de travail.