![]() iNFO-GRECEL'actualité de la Grèce et de Chypre Interview avec la réalisatrice de En attendant les nuages, Yesim Ustaoglu Identités cachées du Pont-Euxin
Un village au Nord-Est de Turquie, dans les montagnes qui surplombent le Pont-Euxin, que les Grecs appellent "Pontos" et les Turcs "Kars". Ayshe est née Eleni, d'origine grecque, mais elle a appris à taire sa véritable identité. Son histoire, décrite d'abord dans Tamama de Giorgos Andreadis, est portée à l'écran par une jeune cinéaste turque, Yesim Ustaoglu. Osé ! Surtout à un moment où l'Europe attend de la Turquie qu'elle présente ses lettres de créance. A moins que l’autorisation de diffuser ce film n’en soit pas une...
Nous avons rencontré Yesim à Paris lors de son passage pour l'avant-première de son film. C'est son deuxième film. Le premier racontait aussi une histoire qui prenait à rebrousse-poil la Turquie moderne, celle de l'Etat-Nation homogène. Autre minorité, plus à l'Est. Les Kurdes. Et l'amitié impossible d'un ouvrier turc et d'un jeune marchand ambulant kurde. Aller vers le soleil est présenté au Festival de Berlin où il obtient le Prix de l'Ange Bleu (Meilleur film européen) et le Prix de la Paix. Premier succès qui ouvre la voie pour le deuxième long métrage de Yesim. Cette fois, pour En attendant les nuages, ce sera chez elle, là où elle a grandi, dans la région côtière de la Mer Noire. « J'y ai passé toute ma jeunesse. J'y ai fait mes études et si aujourd'hui j'habite Istanbul, je contrinue à y retourner régulièrement », nous confie-t-elle. Des études d'architecture, puis d'histoire de l'art où elle porte un intérêt particulier aux relations entre culture et identité, aux luttes sociales et les rapports de classe. Un intérêt qu'elle va confirmer dans ses premiers courts-métrages.
Mis à part les trois premiers rôles tenus par des professionnels, on a fait appel aux habitants de la région.
« Vous connaissez, donc, bien la région. L'histoire du film est une histoire contemporaine. Est-ce qu'il y a encore des Grecs-Pontiques qui y vivent ? » « Oui, quelques-uns… » « Est-ce qu'ils vivent comme décrit dans le film, en se cachant ? » « Oui, on rencontre toutes les situations. Il y en a qui ont été complètement assimilés : ils sont musulmans, ils ne parlent plus grec, parfois ils ne savent même plus leur origine ; et, il y en a qui sont pleinement conscients de leur passé, mais ils évitent de le crier tout haut. Mais quelque soit leur cas, ils ont tous les mêmes chansons, les mêmes traditions. »
Ayshe/Eleni se refugie dans une cabane dans les montagnes mais ça ne calme pas son chagrin ni sa culpabilité d'avoir abandoné son frère Niko au cours de la marche forcée de l'exode.
« N'en feriez-vous pas partie ? », est-on tentés de lui demander, mais la question sera finalement « qu'est ce qui vous a motivé à raconter l'histoire d'une grecque pontique ? » Ainsi apprendra-t-on sur son ami, qui « se considère comme part de la Turquie, citoyen Turc, mais culturellement il se sente Grec. [...] Je me suis toujours intéressée aux patchworks qui composent l'histoire et la culture de la Turquie. Je considère qu'il est très dommage que l'idée d'une nation implique que les autres cultures soient rejetées. »
Nous voilà sur le terrain politique. « Est-ce qu'il y a des traces des répressions passées parmi les Pontiques vivant en Turquie ? » « Après la première guerre mondiale, la vie est devenue très difficile pour toutes les minorités. Les Arméniens, Grecs et autres minorités ont été chassés hors de Turquie, souvent dans des conditions terribles. Plusieurs ont été déportés et ont péri dans des marches forcées, comme on en évoque dans le film avec le frère d'Ayshe/Eleni. Ceux qui ont réussi à survivre n'y sont parvenus qu'en se convertissant à l'Islam et en gardant secrète leur identité pour le restant de leur vie. » « Le film est déjà sorti en Turquie. Quelles ont été les réactions ? » « Le film a été présenté à Istanbul, au Festival. Il y a eu toute sorte de réactions, ce qui montre que la société évolue lentement. Plusieurs personnes ont réagi négativement, mais en même temps le film a permis à d'autres personnes de se reconnaître dans cette histoire et d'explorer leur identité. » « Comment s'est passé le montage financier du projet ? » « Après mon premier film, cela a été plus facile. J'ai travaillé avec le même producteur, Setareh Farsi, un iranien d'Allemagne. Il a réussi à monter le projet avec des partenaires allemands, français, japonais et grecs. Nous avons bénéficié du soutien du plan européen Média, et des centres du cinéma en France et en Grèce. »
Dimitri Kaberidis joue le rôle d'un double exilé, pontique et communiste.
« Pour les comédiens, à part le grec Dimitri Kaberidis, vous avez fait appel à des comédiens turcs… » « Oui, il y a Rüchan Caliskur, une actrice très connue en Turquie qui vient du Théâtre d'Etat d'Istanbul. C'est son premier rôle au cinéma. Il y a aussi 3-4 autres professionnels et le reste de la troupe est formé des gens des villages où j'ai tourné. Le film a été tourné à l'endroit même où l'action se déroule, notamment dans la région de Trebolu sur la côte nord, à 90 km de Trabzon. »
Pour Rüchan Caliskur, figure du théâtre turc, c'est le premier rôle au cinéma.
« Quelle a été la réaction de Rüchan Caliskur à votre proposition ? » « Elle a très bien réagit. Dès qu'elle a lu le script, elle m'a appelé. Ensuite elle a travaillé dur pour comprendre le personnage d'Ayshe et… pour apprendre à parler le grec ! » « Une partie du tournage a eu lieu en Grèce, à Thessalonique… » « A Kalamaria, plus précisément. Là où se sont installés les exilés Grecs Pontiques après les événements de 1923. » ![]() « Le film est basé sur le livre de Giorgos Andreadis, Tamama. Comment l'avez-vous connu ? » « Vous savez, le livre avait été traduit en turc. Ensuite j'ai rencontré Andreadis qui m'a beaucoup aidé dans mes recherches, dans les archives à Thessalonique, etc. J'avais tellement à apprendre a propos de l'histoire des Pontiques… Ensuite, après une première version du script, j'ai rencontré Petros Markaris avec qui nous avons établi la version définitive du scénario. » « Vous connaissiez déjà la Grèce avant le film ? » « Oh oui, J'ai été plusieurs fois en tant que touriste, mais aussi au Festival du Film de Thessalonique où j'avais présenté mon précédent film. » « Et, alors ? » « Ca a toujours été magnifique. Je suis allée plusieurs fois à Rhodes. Vous savez c'est tout près des côtes turques. J'ai eu à chaque fois un excellent accueil et j'ai maintenant des très bons amis. Bien sûr il arrive que des fois on me titille a propos des relations greco-turques, mais c'est toujours amical. »
"Je ne veux pas vivre avec l'illusion que l'occidentalisation est une solution aux problèmes de la Turquie"
« Justement, a propos de la Turquie… La grande question du moment c'est sa candidature à l'Union Européenne. » « La Turquie traverse actuellement une période très difficile. Des problèmes économiques, de classes sociales, de problèmes de minorités, tout cela ensemble c'est dur mais en même temps cela crée une nouvelle dynamique. C'est une très longue route que d'entrer dans l'Union Européenne. Il n'y a rien qui presse surtout si l'Union Européenne doit dicter les changements. La Turquie a une chance de changer elle-même et de chercher à développer une meilleure culture ; développer sa propre culture et éviter l'uniformisation est plus important que l'intégration européenne. » « Vous voulez dire que l'adhésion à l'Union Européenne n'est pas une priorité ? » « L'Union Européenne a ses propres problèmes. Elle doit réussir l'intégration de ses immigrés et des réfugiés. Elle doit apprendre comment négocier avec eux, et avec les autres. » On l'aura compris, Yesim Ustaoglu est une européenne à sa manière. La nostalgie des chants d'enfance, des coutumes des Pontiques de la région où elle a grandi, la richesse multiculturelle de son pays, elle ne voudrait pour rien au monde les voir sacrifiés sur l'autel de la mondialisation, dont l'Europe, craint-elle, est le vecteur. Pour elle, la Turquie doit d'abord faire la paix avec son passé pour que toutes ces cultures, turques, kurdes, arméniennes, grecques, lazes, s'épanouissent et se vivifient. C'est à condition que l'Europe crée ce cadre, que l'adhésion de la Turquie à l'UE lui paraît être une bonne chose. Ayshe, l'héroïne de En attendant les nuages a attendu 50 ans dans le silence avant de partir à la recherche de son frère, Niko. Les retrouvailles n'ont pas été d'une grande joie. Niko ne se souvenait plus d'Ayshe. Propos recueillis par
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