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Rédigé en septembre 2010
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Entretien avec l’auteur de Paris-Athènes, de La langue maternelle, d’Ap. J.-C.

Vassilis Alexakis, sur la piste du premier mot

par Cassandre Toscani

Vassilis Alexakis

Auteur d'une vingtaine de romans, récits et nouvelles, Vassilis Alexakis vient de publier, chez Stock, Le premier mot, sélectionné, en ce début de rentrée littéraire, par l'Académie Goncourt et le prix Renaudot. Des prix, il en a obtenu quelques-uns (Grand prix du roman de l'Académie française 2007, prix Médicis 1995, prix Albert Camus 1993...). Il est l'un des rares romanciers à écrire dans la langue de son cœur et dans sa langue maternelle. Chacun de ses livres paraît quasi simultanément en français et en grec. Sa passion pour les langues se confirme une fois de plus à travers cette quête du premier mot prononcé par l'homme. Vassilis Alexakis nous a reçus, avec sa bonhomie habituelle, dans son appartement parisien du XVe, que la tour Eiffel éclaire de ses scintillements.

i-GR – Votre dernier roman, Le premier mot, est tout un poème, un périple à travers les lieux et les époques, que vous sillonnez ardemment grâce à l’enquête de votre personnage principal, la narratrice…

V. A. – D’emblée, je souhaite préciser que ce n'est pas l'histoire de mon frère ; il n'a jamais vécu à Paris et n'y a jamais été professeur. Les personnages, comme à l'accoutumée, ont des points communs avec moi, mais il s'agit avant tout d'un roman. Deux thèmes y sont traités en parallèle : la mort de Miltiadis, le frère de la narratrice, d'une part, et la recherche du premier mot, d'autre part. A peine ai-je eu l'idée de ce roman que je me suis empressé de vérifier si, par hasard, le premier mot prononcé par l'homme n'était pas connu des paléontologues, des anthropologues, des linguistes, ou autres scientifiques. Heureusement, pour moi, il ne l'était pas. Les hypothèses ne manquent pas, les théories sont légion. Miltiadis aurait tant voulu le savoir, la mort ne lui en a pas laissé le temps. Sa sœur, une femme ordinaire, sans titres universitaires, a donc pris le relais et a mené à bien cette recherche. Une façon de supporter la disparition de ce frère aimé, une façon de le maintenir vivant un moment encore. Que le narrateur soit une femme, comme dans Talgo, cela confère à l'amour une dimension plus tendre et plus émouvante dans un contexte difficile.

i-GR – Votre passion pour la langue est montée d'un cran, elle s’est mondialisée...

V. A. – C'est vrai, La langue maternelle se concentrait sur la langue grecque, Les mots étrangers, sur le sango. Les langues sont naturellement présentes dans tous mes livres. Elles sont l'expression de ma vie. Dans Le premier mot, l'enquête s'est, en effet, élargie : il s’agit d’une étude linguistique qui part des langues d'aujourd'hui et remonte jusqu'aux plus anciennes et aux plus anciennes encore, afin de découvrir s'il existait une seule langue au début de l'histoire de l'humanité, ou si plusieurs sont nées simultanément. Elle s'intéresse aussi à la philologie, souvent utilisée à des fins nationalistes. Nombre de peuples ont affirmé avoir été les premiers à parler, ils ont tenté de démontrer que leur langue était la plus ancienne pour s'assurer la suprématie sur les autres. On a longtemps cru que c'était l'hébreu. D'autres ont voulu croire que c'était le turc. Les peuples ont cette propension à se considérer supérieurs aux autres. Une aubaine pour les politiques.

Le premier mot au fil des pages…

  • « Les mots sont des enfants de la nuit ! » (p. 37 et p. 359)
  • « Les mots sont des oiseaux qui reviennent toujours à leur point de départ. » (p. 90)
  • « Certains termes (...) sont des clefs qui ouvrent sans bruit les portes de territoires mystérieux. » (p. 111)
  • « Le mot " nuit", en raison de sa légèreté, devrait s'appliquer au jour, et " jour" à la nuit ! » (p. 119)
  • « Les mots et les choses se dévisagent par-dessus un gouffre. » (p. 120)
  • « Le premier mot a été prononcé un jour pluvieux. » (p. 230)
  • « Les mots dégagent une perspective, ils désignent un espace de liberté. » (p. 332)
  • « (…) « mot » signifiait « silence » à l’origine. C'est un mot qui a acquis une voix, alors qu'il n'en avait pas. » (p. 344)
  • « Il y a des mots qui n'ont pas conscience de leur signification. » (p. 365)
  • « Le premier mot que vous recherchez fut le coup d'envoi d'une logorrhée sans fin. » (p. 426)
  • « J'aime bien l'idée que le premier mot a été un petit gâteau. » (p. 448)

Le premier mot, de Vassilis Alexakis, Editions Stock, 2010, 464 p., 22 €.

i-GR – La langue des signes est également présente d’un bout à l’autre de votre roman.

V. A. – C’est un autre mode d’expression qui joue un grand rôle : l’une des héroïnes, Audrey, est sourde-muette. Il est vraisemblable que les premiers hommes se soient exprimés par gestes. Ces derniers, et non les cris, ont dû précéder la parole. On suppose aussi que leur langage s'apparentait davantage à celui des bébés, qu'ils ont utilisé les phonèmes, plus faciles à prononcer. On pense également au mode d'expression des animaux, à la manière de communiquer entre eux. Peut-être que le premier mot prononcé par l'homme a été une onomatopée. Le sujet est vaste, il est traité d'une manière simple et agréable pour que le lecteur puisse suivre aisément la progression de l'enquête, en la lisant non pas comme une thèse de doctorat, mais bien comme un roman.

i-GR – Vous écrivez que « tout le monde est attaché à sa langue ». Comment expliquez-vous alors que les langues soient si maltraitées ?

V. A. – Que les langues soient maltraitées, je n’en suis pas sûr. Je crois que cette affirmation relève plutôt d'un mythe. Les langues évoluent, elles l’ont toujours fait. C'est bon signe, sinon elles risquent de disparaître. Les anciennes générations voudraient qu'elles se figent. Il est vrai aussi que les autorités ont cette fâcheuse tendance à vouloir anéantir toutes les langues parlées sur leur territoire à l'exception d'une seule, la langue officielle. La France y a presque réussi ; elle n'a, d’ailleurs, toujours pas ratifié, depuis sa signature, en 1999, la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Cet acharnement contre les parlers locaux se rencontre dans le monde entier, y compris en Grèce. De même, on est en droit de s’indigner quand des officiels, de quelque pays que ce soit, n'utilisent pas leur propre langue. Je pense notamment à la présidente du Comité d'organisation des J. O. d'Athènes 2004, qui avait prononcé son discours exclusivement en anglais. Une honte !

i-GR – L’omniprésence de l'anglais est néanmoins habilement exploitée par l'Institut français d'Athènes.

V. A. – Comme chacun sait, la moitié des mots anglais sont des mots français. La langue officielle de la cour d'Angleterre a été, pendant des siècles, le français. Cela a, naturellement, laissé des traces. L’Institut français d'Athènes fait valoir que le français constitue une très bonne introduction à l'anglais, comme l’est l'apprentissage de l'anglais pour le français. Les deux langues sont bien plus proches que ne veulent l'admettre certains. De même, les mots que les Français empruntent aux Anglais sont bien souvent des mots que les Anglais ont d'abord pris aux Français. Les mêmes mots vont et viennent... C'est un phénomène bien connu. La France a toutefois fermé de nombreux instituts. Dommage, car le français bénéficiait d'une excellente réputation en Grèce ; il était très prisé il n’y a pas si longtemps. Dans les écoles grecques, en tant que deuxième langue, il a cédé du terrain aussi bien face à l'anglais, que face aux nouvelles langues introduites, l'allemand, l'espagnol et l'italien. Mais il existe toujours un public pour le français. A la France de faire le nécessaire pour que ce public ne s'en détourne pas définitivement.


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