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Rédigé en novembre 2002
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Vassilis Alexakis, des mots pour héros

par Nathalie Marchand


© Photo Marielle Pteroudis

 

Vassilis Alexakis passe son temps entre son studio parisien, son appartement à Athènes et sa maison à Tinos. S'exprimant tantôt en grec, tantôt en français, se traduisant lui-même, il est l’un des rares écrivains bilingues. Prix Médicis en 1995 avec La langue maternelle, il revient en septembre 2002 avec les Mots étrangers, et pour cause, il s'agit d'une aventure avec le sango, une langue de l'Afrique Centrale. iNFO-GRECE a demandé à une de ses internautes fidèles et lectrice infaillible d'Alexakis de nous le présenter

 

La troisième langue

i-GR : Dans les mots étrangers, vous avez choisi d'apprendre une langue africaine: le sango, langue ni enseignée ni écrite, langue rare et méconnue, langue poétique: qu'est-ce qui vous a décidé dans ce choix?

V. A. : J'avais envie d'apprendre une langue africaine, mais une langue qui n'ait pas grand rapport avec l'arabe. Tant qu'à faire pourquoi ne pas apprendre la langue du centre de l'Afrique? On ne peut pas dire que j'ai entrepris d'apprendre le sango pour telle raison, c'est une aventure. J'ai appris la langue pour essayer de comprendre pourquoi je l'apprenais; c'est à dire que j'avais envie de cette ouverture, de ce dépaysement, de me sortir des allées-venues entre le grec et le français, que j'avais envie d'oublier certaines choses, mais cela n'était pas très conscient, que j'avais envie d'occulter la mort de mon père par exemple, je ne comptais pas du tout en parler dans ce livre.

Mais c'est vrai qu'à la différence de mon narrateur, je savais dès le début que j'apprenais la langue pour faire un roman : lui, ce n'est pas le cas: lui, il apprend la langue, il est plus innocent que moi; chez moi, il y avait quand même ce pari de remplacer l'héroïne féminine du Coeur de Marguerite (1999) ou de Talgo (1983) par une langue, c'était cela le pari, et, dès le début , j'avais l'intention de finir le livre en sango.


Une langue vaut mieux qu'une cathédrale, le grec vaut mieux que le Parthénon, que toutes les sculptures grecques; une langue, c'est le sommet de la création d'un peuple, son inventivité, son histoire aussi
Je me disais que c'était une entreprise assez originale, excitante; non seulement d'introduire comme personnage une langue, mais de finir le livre dans cette langue. Donc, il y a dès le départ un décalage entre le narrateur et moi. Ce qui est vrai, c'est que je ne comptais pas du tout évoquer la mort de mon père - qui est présente pourtant dès le début du livre, qui m'a permis de commencer le livre - puisque j'avais besoin de mots en sango pour commencer. Il fallait tout de suite lancer le sango dès la première ligne. Et, je me disais, quels mots choisir? Et là, c'était très difficile parce qu'il y a tous les mots, et quand j'ai pensé que le premier mot ce pourrait être “baba”(papa), cela m'a paru d'une telle évidence ! Donc instinctivement, dans mon subconscient, le thème de la mort du père devait être déjà là, simplement moi, je ne le savais pas.

i-GR : Votre compagnon dans ce dernier roman est sans conteste le dictionnaire ou plutôt les dictionnaires: le grand Robert, le dictionnaire de grec et le dictionnaire de sango. On peut dire que vous êtes un amoureux des mots: que ce soit par le sens de ceux-ci, la musique de ceux-là, vous analysez parfaitement les particularités de chaque langue. Pensez-vous que la langue est le reflet de la richesse d'un pays?

V. A. : Je le pense de toutes les langues: les langues sont les créations les plus poétiques, les plus intelligentes, les plus sages de chaque peuple. Une langue vaut mieux qu'une cathédrale, le grec vaut mieux que le Parthénon, que toutes les sculptures grecques ; une langue, c'est le sommet de la création d'un peuple, son inventivité, son histoire aussi. Je trouve aberrant que l'on soit aujourd'hui ennuyé par le fait, qu'avec l'ouverture de l'Europe, de nouvelles langues vont entrer en Europe. Je trouve qu'on devrait se réjouir, que c'est une richesse inouïe que ces pays apportent. Et c'est la même chose pour la Centrafrique et je comprends très bien le combat de ceux qui cherchent à garder la langue: sans la langue, les peuples ne sont plus grand-chose.

i-GR : L'apprentissage du sango que vous faites tout au long du livre, le lecteur est forcé, contraint de le faire également. On se prend en faite au jeu de la traduction. Etait-ce un effet souhaité?


Aux éditions Stock couverture noire, lettres blanches de rigueur

V. A. : Oui. C'était assez clair, simplement il y avait une double difficulté: la première, c'était d'utiliser la langue comme un personnage de roman, alors, il fallait en parler dans des scènes réelles ; la seconde, c'est qu'il fallait trouver des situations qui permettent de parler de la langue très naturellement, d'abord, parce qu'il fallait rendre la langue vivante, il ne s'agissait pas de faire un manuel, et ensuite pour que les répétitions se justifient et que le lecteur ne se doute pas que je suis en train de lui apprendre une langue. Si le lecteur s'intéressait à l'histoire, je me disais qu'il allait être forcément pris au jeu. Cela aurait été trahir tout le jeu si je disais au lecteur: “faites attention, essayez de retenir quelques mots...” Non, il fallait jouer le jeu !

i-GR : En 1988, vous disiez dans l'épilogue de “Paris-Athènes” que vous seriez incapable d'apprendre une troisième langue, le français ayant absorbé toutes vos capacités. 12 ans après comment expliquez-vous ce changement?

Paris-Athènes

Vassilis Alexakis est né à Athènes en 1943. A l'âge des dix-sept ans, il quitte la Grèce pour la France où il suit les cours de l’Ecole de journalisme de Lille.

Il écrit et dessine pour des journaux (La Croix, Le Monde), puis anime des chroniques sur France-culture.

Son premier roman sort en 1974. En 1984 paraît "Contrôle d'identité". Alexakis développe à travers l'écriture un incessant va et vient entre les deux langues: le grec et le français qui aboutira, en 1988, à l'autobiographique "Paris-Athènes" qui le fera connaître à un public plus large en France, comme en Grèce. Suivront en 1995 "La langue maternelle" (prix Médicis), puis en 1999 "Le Cœur de Marguerite".

Alexakis passe son temps entre son studio parisien, son appartement à Athènes et sa maison à Tinos. Choisissant de s’exprimer tantôt en grec, tantôt en français selon le lieu d’écriture, se traduisant lui-même, il est l’un des rares écrivains bilingues présents aujourd’hui.

Poursuivant sans cesse une méditation sur le langage, sur la richesse des langues initiée avec "La langue maternelle", il décide avec "Les mots étrangers", son dernier roman, de faire une infidélité à ses deux langues en apprenant une langue africaine : le sango.

V. A. : Oui, c'est vrai: je ne m'en croyais pas capable. Mais au fond, le jour où j'ai eu envie d'apprendre cette langue africaine, je me suis dit que finalement je m'étais trompé, et que je pouvais très bien apprendre une autre langue, que j'étais trop pessimiste, d'autant que, si j'apprenais une nouvelle langue, c'était pour me dépayser mais aussi peut-être pour retrouver l'innocence perdue que je n'ai plus dans les autres langues, pour retrouver la poésie des commencements.

i-GR : La musicalité de chaque langue est une composante essentielle dans tous vos romans. Elle est toujours présente à travers les dialogues, entre amants qui s'amusent à inventer des mots, à trouver les mots les plus longs, les plus courts, les expressions les plus colorées ; et tout cela, tour à tour, en grec, en français, en aborigène, et pour finir, en sango. Pourquoi une telle recherche?

V. A. : Il m'est difficile de répondre ; je ne suis pas le mieux placé pour analyser mes livres. Je fais ce qui m'amuse, ce qui me séduit. Je parle des jeux que je fais avec les mots. Cela ne fait que refléter l'importance des mots. J'ai passé ma vie comme cela, les mots ont toujours été au centre de ma vie sous toutes les formes: des mots étrangers, des mots connus, des mots inventés, des mots détournés.

i-GR : Il y a peu d'auteurs bilingues qui travaillent de cette façon?

V. A. : Oui, déjà des auteurs bilingues, il n'y en a pas beaucoup. Encore moins qui se traduisent eux-mêmes ; le seul qui faisait cela à ma connaissance, c'était Beckett. Il y en a d'autres qui sont passés au français mais qui ont renoncé à leur langue maternelle. Il y a des cas et ce sont les plus fréquents, de gens qui renoncent à leur langue maternelle, pour des raisons politiques, historiques ou autres, pour changer définitivement, comme Nabokov, Conrad. La difficulté, c'est de pouvoir garder les deux langues. Ca, je trouve que c'est une richesse extraordinaire.


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