Roviros Manthoulis : le cinéma de l'exilpar Elsa Papageorgiou | ||
i-GR : En 1971, Melina Merkouri déclarait à Rome qu'elle participerait dans un film portant le titre "L'histoire de Lili" consacrée à la Résistance grecque dont vous alliez assurer la mise en scène avec un financement de Jules Dassin. Pourquoi a-t-il fallu 30 ans pour tourner ce film ?
i-GR : Vous êtes un cinéaste engagé. Croyez-vous qu'un tel film peut aujourd'hui trouver sa place dans le cadre dessiné par un cinéma international dominé par les films commerciaux américains ? R. M. : Je n'emploierai pas le mot engagé avec le sens de l'art cinématographique engagé, celui qui se met au service d'une idéologie. Je n'ai jamais été engagé dans ce sens. Simplement, souvent, les sujets qui me préoccupent depuis que je fais du cinéma, avaient toujours une valeur historique et un poids important, au moins en ce qui concerne l'espace grec. Parce que nous avons toute une série de tragédies que le peuple grec a vécues : la dictature de Metaxas, l'Occupation, la guerre civile, la dictature. Pour moi, puisque j'ai vécu tout cela, ce sont des sujets qui me poursuivent, comme tous ceux qui sont de ma génération. Et bien entendu ils se retrouvent dans les films que je fais. En Grèce, par exemple, j'avais fait un film qui s'appelait "Haut les mains, Hitler !" qui traitait de l'occupation. Le "Vis à vis" traitait des événements de Juillet et de ce que nous préparait la junte. Ensuite, dans les documentaires que j'ai faits, je me suis occupé de manière encore plus sérieuse des aspects historiques. Mais à chaque fois, je prends les choses avec humour, sauf peut-être pour certains documentaires qui ne sont pas nécessairement humoristiques. i-GR : Et votre nouveau film ?
i-GR : Le film était présent à la compétition de la Monstra de Venise dans la catégorie Contrerento, qui veut dire à contre-courant. Croyez-vous que le titre de cette section résume l'essentiel de votre parcours artistique, mais aussi sur un plan personnel ? R. M. : Oui, au début j'ai été surpris de voir qu'à la Monstra cette année, il y avait une telle section, mais finalement cela m'a plu que mon film soit dans cette catégorie. Parce que mes films ont toujours été considérés anti-commerciaux. Mais curieusement, elles plaisaient toujours au public et les entrées étaient satisfaisantes ; à condition, bien entendu, qu'ils ne soient pas interdits, comme ce fut le cas de "Vis à vis", interdit durant les sept ans de la junte. Disons que quand j'ai commencé le cinéma, je suis entré par la grande porte. J'ai commencé tout de suite par une grande production commerciale. Parce que je croyais que c'était la meilleure manière. Tu apprends à faire des films quand tu les tournes. Tu peux apprendre des choses à l'école, mais si tu ne tournes pas, tu ne connais rien. i-GR : Pourtant, vous-même, vous avez enseigné le cinéma avant de le pratiquer. R. M. : C'est en effet, un peu curieux. Quand après mes études aux Etats-Unis je suis rentré en Grèce, je m'intéressais au documentaire, je voulais faire des films à partir d'archives. Mais ils m'ont tous déçu. On m'a dit "Oublie ça". J'ai vu ce qui se passait autour de moi, le cinéma qui se faisait et je me suis dit que je pouvais aider en apportant ce que je connaissais, ce que j'avais appris. C'était un acte citoyen. Mais il a aussi autre chose. Quand tu enseignes, tu apprends. J'ai commencé à enseigner en 1957 et j'ai tourné mon premier film en 1958, un documentaire sur l'île de Lefkada. Ensuite, j'ai eu la chance qu'on me propose de faire un film avec Avlonitis, Vassileiadou, Kourkoulos, Kazantzidis et Marinella. Un grand film avec beaucoup de succès qu'on peut encore voir aujourd'hui. J'ai enchainé avec "la Famille Papadopoulos", qui était aussi une production importante avec des firmes reconnues, avec Makris et Iliopoulos ; c'était un film plus social, avec une analyse plus intéressante. Avec le troisième film j'ai fait un pas de plus vers mes intérêts personnels, et j'ai réalisé "Haut les mains, Hitler!". Et, le film suivant était encore plus personnel. On peut dire que la j'étais à contre-courant. Depuis, quoi que je fasse, je suis à contre-courant. Pas parce que je veux être à contre-courant, mais parce que ce que je fais, la manière dont j'écris le scénario, la mise en scène, le film dans son ensemble, ne ressemblent pas aux films classiques commerciaux ou pas. J'ai toujours, si vous voulez, quelque chose de plus poétique, quelque chose qui n'est pas très habituel. Poésie signifie qu'une œuvre peut ne pas avoir la forme qu'attend le spectateur. Que le spectateur peut être surpris ! i-GR : En 1966, "Vis-à-vis" obtient le Prix de la mise en scène au Festival de Thessalonique. Pour l'époque c'était un film prémonitoire des événements qui allaient suivre en 1967 et il devient la raison de votre exil en France. Comment avez-vous vécu et exil ?
R. M. : On peut avoir un aperçu avec "Lili's story". Après la récompense de Thessalonique "Vis-à-vis" a été sélectionné à participer à divers festivals européens, dont celui de Hyères où il était programmé en ouverture un 21 avril 1967, le jour même du coup d'Etat en Grèce ! Je me suis trouvé face à des dizaines de journalistes et naturellement j'ai pris position sur ce qui se passait en Grèce ; après quoi je ne pouvais plus retourner en Grèce. Si je rentrais, je me trouverais à Yaros (tristement célèbre lieu de regroupement des opposants, ndlr). Le premier problème que rencontre quelqu'un dans des telles circonstances est celui du déracinement. Parce que tu n'est pas seul ; c'est toute une famille qui se trouve déracinée. Ensuite, c'est le fait que tu ne saches pas quand est ce que tu pourras retourner. A la fin, tu t'installes ailleurs et tu en fais une nouvelle patrie. Puis, comment survivre ? Tu quittes la Grèce où tu as commencé une carrière, un parcours et tu te trouves inconnu à l'étranger. Tu recommences à zéro. Moi, j'avais la chance de ce film qui m'a servit de passeport, qui m'a ouvert quelques portes. J'ai eu des propositions pour travailler à la télévision française ; c'est ainsi que de Genève où je m'étais installé au début, je suis arrivé à Paris. Pas seulement parce que j'avais immédiatement du travail, mais aussi parce que c'était un lieu qui m'intéressait. Mais je peux témoigner que cette possibilité n'était pas donnée à beaucoup de monde. Parce que des exilés, il y en avait des milliers dans différentes villes de l'Europe, mais peu nombreux étaient ceux qui ont pu travailler de suite. Mais la vie continue et elle a ses propres dimensions. Chaque jour amène son côté positif, son côté négatif, tantôt tragique, tantôt comique. Tenez, dans cette pièce, on a fait la fête à cinquante ! Il y a une réaction aux moments difficiles qui t'amène à survivre, à faire la fête. C'est cet élément qu'on trouve chez tous les peuples, mais plus particulièrement chez les Grecs. Ce qui fait boire les Crétois et faire la fête lors des enterrements. C'est comme une bravoure contre la mort. |
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Roviros Mantoulis : Il ne s'agit pas du même film. En effet, "en 1971, il était question de tourner un film avec le titre "Lili's story. Ce n'est pas Jules Dassin qui la financerait mais il serait le producteur exécutif, avec le sens américain du terme. Le financement était assuré par ABC productions, une des sociétés d'Hollywood à cette époque. Nous avions écrit le scénario de ce film avec Georges Sevastikopoulos dans les studios de Boulogne où à l'époque Jules Dassin tournait un film. Finalement le film n'a pas réussi à se faire parce que ABC Productions a été dissoute. Ensuite, nous devrions le tourner en Roumanie, mais Ceaucescu a refusé parce qu'il avait signé un accord avec la junte des colonels en Grèce. Ainsi il n'a jamais été tourné. Aujourd'hui, ça n'aurait aucun sens de tourner le même scénario puisque son propos était de montrer la situation telle qu'elle se présentait à l'époque en Grèce. Cette situation n'existe plus maintenant. Le nouveau film qui porte le même titre, constitue les coulisses de l'ancien. C'est à dire qu'une partie traite du comment devait s'écrire le scénario et se tourner le premier film. C'est un film sur la fabrication d'un film inspiré de l'histoire d'une fille que nous avons appelé Lili et qui a vécu divers choses dans les bureaux de la Sécurité (services secrets de la Junte, ndlr), subi des tortures, fait des recours au Conseil de l'Europe, etc., et en parallèle il y a la vie des gens qui se sont occupé de toutes ces choses. Les coulisses du film et l'histoire personnelle des exilés politiques, amis et autres, sont le sujet du nouveau film. L'homme vie diverses situations et, plus la vie est dure, plus ces situations deviennent drôles. Cette partie dramatique, autant que la partie humoristique sont le sujet de mon nouveau film.
R. M. : Le nouveau film est humoristique, mais aussi sentimental. Beaucoup pleurent en sortant, après avoir bien rit durant la projection. Il s'agit d'une époque et d'une situation personnelle, un film basé sur mon vécu et celui de mes amis. Ce n'est pas un document d'époque à 100%, puisque c'est avant tout une fiction, mais une fiction inspirée de la réalité. Des choses graves peuvent aussi être vues d'un autre point de vue, sans qu'on cherche forcement "à vendre" une idéologie au public. Je cherche seulement à faire réfléchir le public sur ces choses. C'est ma manière de travailler au cinéma, que ce soit avec la fiction ou avec les documentaires. Je travaille de sorte qu'il ay ait toujours une fenêtre pour que le spectateur découvre les choses sans que j'ai à tout lui dire, de sorte qu'il voit par lui-même, qu'il juge par lui-même, qu'il apprenne, qu'il pénètre aux points les plus obscurs, aux plus inconnus. Un film engagé est un film qui sert un but précis. La première version de "Lili's story" devait être un film engagé dans la lutte contre la dictature. Mais la version d'aujourd'hui n'est pas un film engagé.
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