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Rédigé en août 2002
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Olivier Delorme : plongeon dans le Dodécanèse

Appelée K., située dans le Dodécanèse, l’île dans laquelle se passe Le Plongeon d'Olivier Delorme (qui vient de paraître aux Éditions H&O) est-elle Kos, comme on le pense immédiatement, ou bien une île imaginaire ? Imaginaire à force de détails historiques, géographiques, anthropologiques accumulés… Rencontre avec un fidèle de la Grèce depuis trente ans.

- « Juste une précision : la « K. » où est située ce livre n’est pas Kos… ce livre est un roman et, comme tel, il est placé sous le signe de la transposition : tout est vrai et rien ne l’est. J’ai vécu, de l’été 1997 à l’été 1999, dans la petite île-volcan de Nisyros. Elle est effectivement située non loin de la grande île de Kos, alors que dans Le Plongeon l’action se passe dans la petite île de K., voisine d’une grande île de N. C’est le plaisir du romancier que de brouiller les pistes ; mais c’est aussi parce que la K. du livre, si elle ressemble effectivement d’assez près à l’île où j’ai vécu, n’est pas cette île, elle est cette île-là et d’autres en même temps ; j’en ai parcouru beaucoup depuis mon premier voyage en Grèce en 1973. Et ma description de l’endroit, si elle est réaliste pour certains détails, certains paysages, certaines particularités sociologiques (le fait que les femmes ont longtemps hérité des maisons dans cette région, par exemple) est, pour d’autres, inspirée d’autres lieux. Je ne voulais pas non plus que les gens au milieu des quels j’ai vécu pendant deux ans, s’imaginent qu’ils étaient caricaturés. Mes personnages, comme l’histoire, sortent de mon imagination. Pas d’un cadre réel. »


Le village de Nikeia à Nisyros, vu de la maison où
Olivier Delorme a écrit le Plongeon
La couleur est annoncée dès les premières pages du Plongeon : deux jeunes hommes français qui se sont aimés, une quarantenaire franco-autrichienne sous neuroleptiques, un amant grec pour l'un des garçons, le tout sur fond de bleu égéen… bref, on pourrait penser d'avoir affaire à un roman à l'eau de rose pour résidents du Mykonos-Gayland. Il faut cependant avoir la curiosité d’aller au delà et l’on entre alors dans les méandres de l'enquête policière de Paraskévas, le capitaine de gendarmerie de l'île, qui nous tiendra en haleine sur le tumultueux destin des 4 protagonistes : Marc, Mathieu, Iannis et Loukas. Quatre témoignages sur un même fait ? Explications…

- « Je suis un grand admirateur de Durrell et lorsque j’ai lu Le Quatuor d’Alexandrie, j’ai eu un mal fou à terminer le premier tome : Justine. Je me demandais où il voulait en venir, je trouvais que cela n’avait ni queue ni tête. Et puis j’ai ouvert le deuxième volume, et le troisième… et alors je me suis dit : quelle récompense ! toutes les pièces du puzzle, privées de signification, prenaient soudain un sens, puis deux… Consciemment ou inconsciemment, je ne sais vraiment plus, cette expérience littéraire-là m’a inspiré le début de ce livre. On n’écrit jamais qu’en fonction de ce qu’on a lu, aimé, admiré. En tout cas pour ce qui me concerne. J'ai cherché à ne pas dévoiler trop vite pourquoi ces personnages se retrouvaient là ensemble ; je n'ai pas voulu donner toutes les clés au départ, j’ai voulu intriguer. J'ai aussi cherché à donner l’impression d’un temps qui s'étire.»

Un temps un peu à la grecque, comme dans Les Ombres du levant, le premier roman d'Olivier Delorme. Comme le temps de son amour pour la Grèce, avec la Grèce…

- « Mon premier souvenir qui touche à la Grèce c'est la collection des Contes et Légendes ; je crois que c'était le volume sur la mythologie. Ensuite il y a eu l’Italie du Sud – la « Grande Grèce » – pendant les vacances : Paestum, d’où vient le plongeur de la couverture du Plongeon. Et lorsque j'ai eu le brevet, j’étais déjà tellement fou de Grèce, sans y être jamais allé, que mes parents ont tout de suite songé à me récompenser par un voyage là-bas. C'était en 73, juste au moment où Papadopoulos faisait son référendum. Nous avons débarqué en Épire, passé deux semaines à Parga ; puis nous sommes allés à Athènes (je ne vous mens pas, la première fois que j’ai vu l’Acropole, au milieu d’un embouteillage bien sûr, j’ai pleuré), en passant par Delphes : l’émerveillement. En rentrant, j’ai absolument voulu commencer le grec ancien et puis l’été suivant, j’ai travaillé pendant les vacances pour me payer un voyage à Pâques avec l’Association universitaire Athéna… avant de partir tout seul, sac au dos. »

- Vous êtes donc devenu un inconditionnel de la Grèce ?

- « On me l’a même reproché parfois, nous confie Olivier. A la sortie des Ombres du levant, j’ai été invité au Salon du Livre de Brives. C’était l’époque où se posait le problème de la reconnaissance de l’ex-République yougoslave de Macédoine. Dans le train, au retour, je me suis retrouvé à expliquer, je ne sais plus pourquoi, que ce problème était plus complexe historiquement et politiquement que ne le laissait entendre la presse occidentale qui ramenait cela à une question de drapeau et de nom. Qu’il y avait eu le terrorisme bulgaro-macédonien des komitadjis et du VRMO, les guerres balkaniques, la Grande Catastrophe, l’occupation bulgare et la politique de slavisation forcée durant la dernière guerre, la question macédonienne durant la guerre civile… Mais mes interlocuteurs, des Belges, se sont énervés : face à une telle explosion de nationalisme, il était, selon eux, coupable d’essayer de justifier… et ils ont fini par me demander si je n'étais pas payé par l'Ambassade de Grèce. »

- Et alors ?

Olivier nous répond en riant : « Hélas, non, je crois que je n’ai pas choisi le bon côté. Je crois qu’en revanche, dans la région, certains n’hésitent pas à offrir des séjours sur le Bosphore qui, m’a-t-on dit, ne sont pas toujours refusés. »

L'année du bac, Olivier travaille un mois à Carrefour et s'offre deux mois dans les Cyclades (Paros, Naxos, Ios, Santorin, Milos, Kimolos où il se retrouve seul étranger pendant presque une semaine, Siphnos, Sériphos, Kéa) avant de faire sa première rentrée à la fac. Alors les Cyclades, et l’année suivante le Dodécanèse, ce n'est pas forcément l'approche attendue pour quelqu'un qui se destine à devenir agrégé d'histoire. Olivier se défend d'être un touriste « plage et soleil » :


Printemps à Nikeia, Nisyros

- « Il est vrai que, jusqu’ici, je n'ai jamais visité le Nord de la Grèce. Mais à cette époque-là, je voulais faire de l'histoire ancienne et de l'archéologie. Le mémoire de ma maîtrise portait sur un décret monétaire athénien ; en 80, j’ai participé à une mission de fouilles françaises dans le nord de la Syrie ; je voulais entrer à l’École Française d’Athènes. Durant d’autres voyages j'ai visité le Péloponnèse, « écumé » les plus petits sites archéologiques comme l’Héraion d’Argos, Némée ou Trézène : trois pierres l’une sur l’autre, mais pour moi c’était magique parce qu’en même temps je me récitais Phèdre de Racine : « A peine nous sortions des portes de Trézène/Il était sur son char… ». J’avais alors une vision très archéologique et littéraire de la Grèce, mais en cheminant avec Hérodote, Racine, Thucydide ou Lacarrière, je découvrais aussi un pays actuel, charnel, habité. Un pays qui n’était pas que de marbre blanc et de soleil. Un pays qui mangeait, qui buvait, qui attendait l’autobus… ou le bateau comme dans mon Plongeon. Celui qui travaille dans les champs et joue au tavli. Celui des gens qui m’accueillaient. A cette époque-là, les chambres chez l’habitant étaient vraiment chez l’habitant. On couchait dans des lits à côté desquels pendait le pantalon du grand-père avec, aux murs, les portraits d’ancêtres à cartouchières et moustaches en crocs, avec, le soir, sur la table, un raisin ou une pêche : j’ai tout de suite aimé ce pays-là, ces gens, leur hospitalité homérique. Je n’ai jamais été de ces « amoureux » de la Grèce qui s’y trouveraient tellement mieux si elle n’était pas habitée par des Grecs. Moi, j'ai très vite eu envie de partager leurs plaisirs, leur table, leur manière d’être ensemble, comme ce jour, à Sifnos je crois, où j’avais loué une chambre dans la maison d’une famille qui, le lendemain de mon arrivée, fêtait le retour du fils après un an et demi en mer ; j’ai tout de suite adoré leur manière de s’engueuler pour rien, de s’énerver pour une broutille et de rester d’un calme « olympien » devant des situations qui feraient bondir n’importe quel occidental. C’est cette Grèce-là que j’ai essayé de mettre en scène, de faire aimer dans Le Plongeon. »

Des souvenirs et des expériences qui vont accompagner les longs hivers du jeune Olivier jusqu'en 1982, année où il passe son agrégation. L'année suivante il doit partir en… Turquie, faire son service militaire en coopération, séjour qu'il comptait mettre à profit pour faire une thèse en numismatique sur un trésor de monnaies grecques d’Asie Mineure. Pas de chance…

- « J’étais prof d’histoire dans un collège en Picardie… un collège qui ressemblait un peu à celui de Cheuffières en Morvieux qu’évoque Marc dans Le Plongeon. Je pensais n’y rester qu’une année mais le poste que je visais à l’Institut d’études anatoliennes a été supprimé lors de je ne sais quel plan d’austérité budgétaire ; c’était une période dure pour moi, une histoire d’amour se terminait, mal – celle qui m’a servi de « modèle » pour Les Ombres du levant. Je n’avais pas l’énergie de me battre. Et puis, durant l’été, alors que je me demandais comment j’allais faire pour passer une deuxième année dans cet endroit, j’ai eu l’opportunité de rentrer à l'Institut Charles de Gaulle pour y diriger le service des Études et recherches : un boulot passionnant ; mais un virage à 180° par rapport à l’archéologie…»

Il y restera 7 ans. Travaillant alors sur l’histoire contemporaine (aujourd’hui, entre autres activités, il enseigne l’histoire des relations internationales au XXe siècle à Sciences po), il ne perd pas pour autant le contact avec la Grèce qu’il continue à parcourir durant ses vacances. Mais son travail lui donne aussi l’occasion de s’intéresser à d’autres périodes de l’histoire grecque que l’Antiquité ; il se passionne pour l'histoire de la Résistance, de la guerre civile. De 86 à 90, il prépare un colloque international et s'occupe plus particulièrement des relations de l'Institut avec la Grèce. « Tout cela a complètement changé mon point de vue », nous dit-il . Et fournira la toile de fond de son premier roman, Les Ombres du levant, dont une grande partie se passe en Grèce, sous la dictature Métaxas, durant la guerre d’Albanie, dans les maquis de la Résistance et jusqu’aux débuts de la guerre civile.

- Comment un Français peut-il se représenter l'histoire d'un autre pays ?

- « J’écris à partir de ce que je sais, de ce que j’ai appris, mais aussi de ce que je sens et j’ai une relation très intime avec beaucoup de choses en Grèce, nous répond Olivier. Mais je prends toujours garde à ne pas essayer de parler comme j’imagine que le ferait un Grec. Je suis Français et je ne peux pas parler du point de vue des Grecs. Dans Les Ombres du levant, par exemple, je parle de la Résistance grecque mais du point de vue d'un Français libre qui est le protagoniste du livre et part en mission en Grèce occupée. Cela ne m’a pas empêché, lorsque j’ai montré mon manuscrit à André Kédros, de recevoir de lui le plus beau des compliments que je pouvais espérer : « je ne comprends pas comment un Français, et de votre âge en plus, a pu rendre de si près ce qu’était l’atmosphère d’un maquis grec. » Je crois qu’il y a quelque chose de très mystérieux, de presque magique, dans la familiarité que j’ai toujours ressentie avec ce pays. Dans Le Plongeon, il en va de même ; je mêle un mythe antique, l’histoire de la guerre civile et des Colonels, la vie politique des années 90 : la Grèce est omniprésente, mais le narrateur est un Français qui aime la Grèce, qui rêve de s’y installer. »


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