![]() iNFO-GRECEL'actualité de la Grèce et de Chypre L'éditeur et le traducteur italien de Ritsos, Kavafis, Seferis, Elytis... Nicola Crocetti, une vie pour la poésiepar Cassandre Toscani
Photo i-GR/CT
Toute une vie dédiée à la poésie ! Toute une existence au service des poètes du monde entier, des plus grands, des prix Nobel, de ceux qui ont laissé ou laisseront leur empreinte à la postérité. Voilà plus de trente ans que le journaliste, éditeur italien et helléniste de langue maternelle grecque, Nicola Crocetti les propose au public italien grâce à ses remarquables traductions, à son incomparable maison d'édition, petite, certes, mais l'une des plus prestigieuses d'Italie, Crocetti Editore, et grâce à son élégantissime Poesia, sa revue mensuelle internationale, la plus vendue d'Europe. Par une belle journée ensoleillée, il nous a accueillis à la Crocetti Editore, à Milan, et nous a longuement parlé de sa passion et de sa Grèce. SOMMAIRE
Né de mère grecque à Patras en 1940, Nicola Crocetti se retrouve, suite aux caprices de l'Histoire, sur l'autre rive de l'Adriatique. En février 1981, il lance sa maison d'édition, publiant, en première mondiale, Erotica, de Yannis Ritsos, dont il a toujours été le fidèle ami, le traducteur passionné et le plus fervent admirateur. En janvier 1988, il crée Poesia. Et, en 2010, il met en chantier la traduction du célèbre poème de 33.333 vers, Odyssée, de Nikos Kazantzakis. i-GR – Nicola Crocetti, votre vie entière est dédiée à la poésie. Comment est née cette passion ? Nicola Crocetti – Depuis ma plus petite enfance, je lis des poésies. J'en ai lu des centaines de milliers. Mais je n'ai jamais écrit un seul vers. La vie des poètes en outre m'a toujours fasciné. Des vies parfois malheureuses car la poésie demande tout, elle suce le sang, et ne donne presque rien en échange. Sinon comment expliquer que tant de poètes se sont suicidés ? Ils ont rendu l'âme parce qu'ils ont compris que leur utopie était une voie sans issue. Ce n'est pas facile pour un être humain de choisir de consacrer sa vie à une activité dont il n'aura quasi certainement aucune reconnaissance, aucune rémunération. Les satisfactions sont si peu nombreuses quand un poète réussit à atteindre une certaine notoriété. J'ai toujours su que la poésie ne rapporte pas, que la poésie n'intéresse ni les médias ni les institutions. Ainsi, à l'instar des poètes, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par amour, par affection, par reconnaissance. Je l'ai fait au nom de la poésie, pour honorer ma dette à l'égard de mon pays natal, de ma langue maternelle pour laquelle je nourris un amour égal à celui que je cultive pour la poésie. Je me sentais le devoir de faire pour cette langue ce qu'elle-même avait fait pour moi, en me donnant le plaisir de pouvoir la parler, de pouvoir la traduire et de pouvoir lire sa poésie. Pour rien d'autre. Si l'Amérique m'a appris à être pragmatique et professionnel, à penser grand et à agir, la Grèce m'a éduqué à l'art et à la beauté. i-GR – Le noyau originel de votre vie et de votre travail est donc toujours la Grèce et la langue grecque. N. C. – Et la poésie grecque qui est une grande poésie. Surtout celle du Novecento : Kalvos, Palamas, Kazantzakis, Sikelianos, Seferis, Elytis, Ritsos, et beaucoup d'autres encore, tous concentrés sur un siècle. Elle est l'une des plus importantes du Novecento mondial. La poésie qui domine, depuis la seconde moitié du vingtième siècle, est celle de langue anglaise. Et, le plus grand poète vivant en est, selon moi, Derek Walcott, né sur une petite île, Sainte Lucie, dans la mer des Caraïbes. Un autre poète, qui écrit de la poésie comme on n'en écrit plus, en Europe, depuis des siècles, est l'Australien Les Murray. Plus personne, n'a, aujourd'hui, sur le Vieux Continent, le souffle, l'inspiration pour écrire comme Homère. Le dernier grand poète de cette trempe est Kazantzakis, qui a écrit une suite à l'Odyssée, un long poème homonyme de 33.333 vers. Autrement dit, la poésie européenne, si l'on exclut le Français Bonnefoy qui est un géant, s'est quelque peu repliée sur elle-même, elle est devenue intimiste ; ou bien c'est une poésie civile et de protestation. Alors que la poésie grecque a une dimension cosmique. Je l'affirme, moi, qui ai lu par passion des centaines de milliers de poésies de tous les pays du monde. Le seul, après Kazantzakis, à témoigner dans sa poésie de l'ambition d'englober l'univers tout entier n'est autre que Yiannis Ritsos.
Yannis Ritsos photographié par Nicola Crocetti, à Samos, dans les années soixante-dix. Cette magnifique photo a fait le tour du monde
à l'occasion du centenaire de la naissance du grand poète.
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i-GR – Yiannis Ritsos. En effet. Vous êtes le premier à l'avoir fait connaître en Italie. C'était l'année 1968 et la Grèce était sous le régime des colonels. N. C. – La nouvelle du coup d'Etat militaire en Grèce, fomenté avec l'appui des Etats-Unis et sans aucune raison politique sérieuse, avait indigné l'Europe et le monde entier. Une dictature en plein vingtième siècle dans le pays qui avait vu naître la démocratie était absurde, inconcevable. S'ensuivit un grand mouvement en faveur des nombreux intellectuels incarcérés pour des raisons idéologiques. A peine connue la nouvelle de l'arrestation de Ritsos et de son emprisonnement dans un camp de concentration en 1967, mes amis grecs qui vivaient en Italie et moi avions décidé qu'il fallait réagir. Cependant organiser des manifestations, comme on en faisait en France, n'avait pas de sens car les Italiens n'avaient jamais entendu parler de ce poète. Il fallait donc d'abord le traduire pour le faire connaître. Malheureusement, il n'existait pas de livres de Ritsos dans le commerce : en Grèce, ils avaient été interdits. Dans les anthologies grecques en ma possession, ses poésies n'étaient pas foison. Et notre idée était d'en publier un recueil... A cette époque-là, j'avais un ami très cher, Dimitris Makris, réalisateur de cinéma, qui parcourait l'Europe ; il avait découvert dans la Roumanie communiste d'alors une colonie grecque qui imprimait les livres interdits en Grèce dont ceux de Ritsos ! Mon ami les acheta même s'ils étaient remplis de coquilles typographiques, et nous les rapporta. Cela nous permit de publier, en 1968, le premier livre de Ritsos en italien auprès de la maison d'édition Guanda. i-GR – Quatre ans après cette publication, en 1972, tombe sur les téléscripteurs une nouvelle qui changera votre vie... N. C. – En ce temps-là, Yiannis Ritsos était depuis deux ans en résidence surveillée, à Samos, après avoir passé trois ans en camp de concentration, où il était tombé malade. Les médecins lui avaient diagnostiqué un cancer, diagnostic qui s'est révélé heureusement faux, mais à l'époque personne ne le savait. Les examens avaient été faits dans un hôpital militaire et pour éviter qu'il ne meure en prison et devienne un héros, il a été envoyé en exil intérieur sur cette île grecque de la mer Egée orientale, où sa femme exerçait la profession de médecin. Yiannis Ritsos était déjà connu à l'étranger, surtout en France : Dominique Grandmont et Gérard Pierrat l'avaient traduit pour Gallimard, qui avait publié une dizaine de volumes dans la collection Du monde entier. Un jour quelqu'un nous a dit qu'il avait entendu à Radio France Internationale une nouvelle terrible : Ritsos était mort ou en train de mourir ! Il nous était impossible de contrôler la véracité de l'information parce qu'en Grèce sévissait la censure et qu'aucune liaison téléphonique directe ne fonctionnait. Nous avons alors décidé que l'un d'entre nous devait se rendre à Samos, et le choix s'est porté sur moi. i-GR – Mais Nicola Crocetti était persona non grata en Grèce sous la dictature. N. C. – Bien plus, j'étais officiellement recherché pour mes activités contre le régime. Mon nom figurait sur la liste noire, j'étais donc certain d'être arrêté si je mettais les pieds en Grèce. Malgré ce risque, j'ai décidé de tenter ma chance. Comme j'étais journaliste, je me suis fait accréditer pour accompagner l'équipe nationale italienne de football qui allait jouer Italie-Grèce à Athènes, bien que je n'y connaisse rien en sport et que je ne sois jamais entré dans un stade de toute ma vie. A l'aéroport d'Athènes, au contrôle des passeports s'étirait une longue queue : un policier vérifiait tous les noms dans un gros livre noir. Quand mon tour est arrivé, il m'a dit d'un ton péremptoire : « Διαβατήριο παρακαλώ. » (Votre passeport s'il vous plaît.) J'ai été surpris de l'entendre s'adresser à moi en grec. Je n'ai pas répondu. Comme il croyait que je n'avais pas compris, il m'a répété en anglais : « Your passeport, please. » Je n'avais pas d'autre choix que de lui remettre mon passeport italien. Il l'a ouvert, l'a regardé et m'a demandé : « What's your last name? » Pendant quelques secondes le temps s'était arrêté. Il a répété : « What's your last name? » Je ne lui ai toujours pas répondu. Vu qu'il n'était pas en mesure de distinguer le nom du prénom, je me suis dit qu'en lui répondant « Nicola » il ne m'aurait peut-être pas trouvé sur la liste des personnes recherchées. Pendant que j'y réfléchissais, il a perdu patience et pensant que je ne comprenais pas davantage l'anglais, il a refermé le passeport, me l'a tendu et, d'un geste grossier, m'a dit, en grec, d'aller me faire voir... J'ai poussé un soupir de soulagement. J'étais libre. A Athènes. J'attendais ce moment depuis cinq ans. J'ai pris un taxi jusqu'à la maison d'édition, Kedros, où j'allais rencontrer sa fondatrice, la mythique Nana Kallianessi. i-GR – Une des figures de proue de l'opposition à la junte militaire. N. C. – Oui, une figure d'une droiture morale et d'un courage exemplaire qui, avec dignité, s'est opposée à la barbarie de ce régime stupide et criminel. Peu après le coup d'Etat, Nana Kallianessi avait envoyé un message aux intellectuels grecs emprisonnés ou non leur demandant de lui envoyer un texte ou une poésie. Ainsi est sorti, en juillet 1970, un livre intitulé Δεκαοχτώ Κείμενα (Dix-huit Textes) rassemblant les écrits des plus prestigieux intellectuels grecs opposants à la junte militaire : Seferis, Anagnostakis, Tsirkas, Valtinos... Avant que la censure ne se soit rendu compte du contenu du livre, Kedros avait réussi à vendre 5.000 exemplaires en Grèce. Après une semaine, les autorités ont saisi le livre, ont arrêté Nana Kallianessi et l'ont jetée en prison sans procès. Elle est sortie quelques mois plus tard grâce à une amnistie. Un autre, à sa place, se serait tenu à carreau. Pas Nana. Elle a renvoyé un message aux écrivains leur demandant un autre texte. Elle a ainsi publié un second volume, Δεκαοχτώ Νέα Κείμενα (Dix-huit Nouveaux Textes), mais qui, cette fois, a été saisi au bout de deux jours. Quand Nana Kallianessi est décédée, en 1988, Ritsos a écrit : « Un grand cœur s'est tu. » En 1994, pour le quarantième anniversaire de la naissance de Kedros et le vingtième anniversaire de la chute de la dictature, la maison d'édition a réimprimé ces anthologies qui ont marqué culturellement et politiquement cette période. i-GR – Nous sommes donc en 1972, à Athènes, et vous cherchez à rejoindre Yannis Ritsos. N. C. – Nana me connaissait grâce au livre de Ritsos que j'avais traduit et qui avait été publié en Italie ; je lui en avais fait parvenir un exemplaire par l'intermédiaire de ma sœur. Aussi m'a-t-elle accueilli affectueusement quand je suis arrivé à la maison d'édition. Elle m'a expliqué que Ritsos était vivant, qu'il était, chez sa femme, à Samos, surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre par un agent qui montait la garde devant la maison. Personne ne pouvait l'approcher sans courir le risque d'être arrêté. Moi, j'étais décidé à y aller coûte que coûte. Un avion décollait pour Samos à 5 heures de l'après-midi. Nana m'a également recommandé : « Quand tu arrives à l'aéroport de Pythagore, à l'opposé de l'île par rapport à Karlovassi, où se trouve la maison de Ritsos, prends un taxi et dis au chauffeur de t'emmener chez la Dr Ritsos. Mais fais attention, les chauffeurs de taxi sont tous des indics. Ils t'interrogeront : “Mais comment ? Tu viens d'Athènes pour faire une consultation médicale sur l'île de Samos ? ” Alors tu dois répondre que tu as un problème de santé dont la Dr Ritsos s'est spécialisée dans son traitement. » J'ai pris l'avion. Arrivé à Pythagore, j'ai sauté dans un taxi. Et effectivement, le chauffeur, mine de rien, m'a dit : « Μα πώς κι έτσι ήρθατε από Αθήνα να σας εξετάσει εδώ στη Σάμο. » Exactement comme l'avait prévu Nana Kallianessi. A-t-il cru à mes réponses ? N'y a-t-il pas cru ? Toujours est-il qu'il m'a déposé devant la maison de Ritsos. J'ai regardé autour de moi. Il n'y avait aucun garde en faction. J'ai sonné à la porte. i-GR – Et ainsi, sur l'île de Samos, le 2 mars 1972, au bout de ce voyage risqué, votre première rencontre avec le grand poète... N. C. – Derrière la porte entrouverte, Ritsos a passé la tête : « Τι θέλετε; » « Θέλω τον κύριο Ρίτσο. » « Εγώ είμαι. » « Είμαι ο μεταφραστής σας από την Ιταλία. » « Ελάτε, ελάτε μέσα. » (« Vous désirez ? » « Je dois voir M. Ritsos. » « C'est moi. » « Je suis votre traducteur d'Italie. » « Entrez, entrez, je vous prie. ») Il m'a ouvert. Il a regardé dehors cherchant des yeux le garde, et, ne voyant personne, il dit : « Μα που είναι; Θα πήγε να κατουρήσει. » (« Mais où est-il ? Il a dû aller pisser. ») Ainsi, personne ne m'a vu entrer chez Ritsos. J'y suis resté vendredi soir, samedi et dimanche. Lundi matin, j'ai pris le premier vol pour Athènes. Quelques heures plus tard, j'étais à bord de l'avion de l'équipe des footballeurs italiens et des journalistes qui décollait pour Milan. Tous parlaient du match (la Grèce avait gagné 2 à 1). Mais moi, je repensais à ma rencontre avec Yannis Ritsos et aux mille choses que nous nous étions dites. Pendant ces deux jours, nous étions devenus amis. Nous le sommes restés jusqu'à sa mort, en 1990. i-GR – Pendant toutes ces années vous vous rencontrez régulièrement. N. C. – Après cette première rencontre, je suis parti pour les Etats-Unis, où je suis resté deux ans. Durant ce séjour, nous nous sommes écrits régulièrement. En 1974, le régime militaire est tombé et Ritsos, libre désormais, retourne à Athènes. Son petit appartement dans le quartier populaire de Liosion est très vite devenu la destination obligée des traducteurs de toutes langues qui lui soumettaient leurs doutes métaphrastiques et des jeunes poètes qui voulaient un conseil. De retour des Etats-Unis, j'étais souvent son invité à Athènes et à Samos et lui venait souvent à Milan. Il aimait beaucoup l'Italie. Ensemble nous avons sillonné à plusieurs reprises la Péninsule. Ces voyages étaient pour lui une inépuisable source d'inspiration. Ainsi est né, par exemple, le Triptyque italien, titre d'un ensemble de trois recueils de poésie. A ses côtés, j'ai pu assister à la naissance de plusieurs centaines de poésies. Ritsos commençait sa journée en écrivant ce qui lui passait par la tête, des mots, des phrases sans lien apparent entre elles, mais très vite les mots s'ordonnançaient sur le papier en vers de toute beauté. Le calepin et le stylo, le café et les cigarettes – il pouvait en fumer jusqu'à soixante par jour – lui étaient essentiels, voire vitaux. Il écrivait beaucoup, parfois, cinq ou six poésies ou plus par jour. Il me les lisait, l'encre encore fraîche, et je les traduisais avec la pensée sereine de pouvoir résoudre la moindre hésitation grâce à son aide. Je lui lisais mes versions en italien qu'il pouvait comprendre grâce à son excellente connaissance du français. Il était très attentif aux mots. Il disait que le poète doit les utiliser comme si c'était la première fois. Ritsos m'a enseigné l'art de la poésie et l'art de la traduction. Hélas, je n'ai pas eu le temps, comme tous deux nous l'aurions voulu, de traduire intégralement son œuvre démesurée.
Dans l'appartement de Yannis Ritsos, à Athènes, dans les années soixante-dix.
i-GR – Qu'est-ce qui le poussait à tant écrire ? N. C. – Ritsos a écrit cent cinquante recueils et en a détruit cinquante autres. Cent cinquante ont été publiés ! Des centaines de milliers de vers écrits. Son œuvre n'est pas seulement intimiste ou lyrique, elle n'est pas seulement la poésie de la grécité ou de son engagement politique. Son œuvre est une tentative de contenir dans sa propre poésie l'univers tout entier. Ce n'est pas qu'il faille forcément écrire beaucoup. Toutefois Euripide a écrit quatre-vingt-douze tragédies, Sophocle en a écrit plus de cent vingt, Eschyle en a écrit soixante-treize. Nous sommes à même d'en mesurer l'importance grâce au peu d'écrits parvenus jusqu'à nous : dix-sept ou dix-neuf pour Euripide, sept pour Sophocle, tout comme pour Eschyle. Ecrire autant peut signifier que la poésie, plus exactement l'art de la poésie, est une forme d'artisanat ni plus ni moins comme toutes les autres formes d'artisanat auxquelles les hommes se consacrent. A force de s'exercer, on finit par s'améliorer. Le but final : atteindre la perfection. i-GR – Seferis et Elytis ont reçu le prix Nobel, Ritsos non. N. C. – Il est inutile de rappeler que bien d'autres grands poètes (Rilke, Lorca, Borges...) ne l'ont pas reçu. Cela ne change rien. Ritsos demeure l'un des plus grands du Novecento. A la fin des années 80, j'ai rencontré Kimon Friar, le plus important helléniste de langue anglaise, qui a traduit tous les grands poètes grecs et pas seulement. Son père était américain et sa mère grecque. Il était venu chez Ritsos pour dissiper quelques doutes de traduction. Pendant que Ritsos est allé faire le café, nous avons bavardé. Friar venait de finir une anthologie de 350 pages sur Ritsos et était en train d'en préparer une autre de 500 pages. Alors je lui ai dit : « 350 plus 500 cela fait 850 pages. Comment se fait-il que Ritsos suscite tant d'intérêt ? » Il m'a répondu : « Quand j'étais un jeune chercheur, j'ai quitté l'Amérique pour la Grèce. J'y ai commencé à traduire différents poètes. A Athènes, j'ai fréquenté le quartier de Kolonaki, où se réunissaient les poètes les plus connus de l'époque parmi lesquels Elytis, Seferis, Katsimbalis, Gatsos... J'entendais souvent parler de Ritsos. Et je leur demandais “Mais qui est donc ce Ritsos ?” Tous me répliquaient que c'était un insignifiant poète communiste. Maintenant, poursuivit Kimon Friar, j'ai compris qu'il était le plus grand et que j'ai perdu toutes ces années sans le connaître à cause de ce préjugé. Je dois donc, durant le temps qu'il me reste, récupérer le temps perdu... » Ce préjugé politique, une vie de souffrance passée en partie dans les camps de concentration – du simple fait d'être de gauche – et ses livres longtemps interdits, peuvent sans doute expliquer pourquoi Ritsos n'a pas la notoriété qu'il mérite. L'important désormais est l'œuvre qu'il nous a laissée. Et son œuvre est un océan infini, de portée universelle.
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i-GR – Quoi de plus naturel donc que de publier un livre de poésie de Ritsos, Erotica, pour lancer votre propre maison d'édition, en février 1981. Pourquoi avez-vous embrassé le métier d'éditeur ? N. C. – Parce que j'éprouve pour la poésie, comme je l'ai déjà dit, un amour désintéressé. Parce que je me sens le devoir de rendre à la poésie non seulement ce qu'elle me donne en la lisant, en la savourant, mais aussi à ceux qui l'écrivent. En devenant éditeur, j'ai voulu offrir aux poètes une petite compensation même s'il s'agit, le plus souvent, d'une compensation posthume. En février 1981, j'ai publié, en première mondiale, Erotica, de Ritsos. C'était un recueil de ses poésies d'amour encore inédites en Grèce. Comme je n'avais pas de distributeur, je distribuais moi-même les livres dans les librairies. Un jour, j'ai reçu une lettre d'un médecin qui m'écrivait : « J'ai acheté votre livre, je vous prie de bien vouloir m'en envoyer dix autres exemplaires contre remboursement. Et, à partir de maintenant, envoyez-moi un exemplaire de chaque livre que vous publierez, je vous enverrai l'argent. » Y a-t-il quelque chose de plus beau que de voir son propre amour échangé par quelqu'un qui partage votre passion ?
i-GR – Cette passion se reflète également sur l'aspect esthétique de vos livres, qui sont soignés dans les moindres détails. Commençons par le nom et le logo, le fameux vase grec stylisé. N. C. – Pour le logo, je m'étais inspiré d'une kylix, coupe utilisée dans la Grèce antique au cours des symposiums pour les libations. Je l'ai fait dessiner par un ami graphiste en étirant la forme et en faisant insérer sur la paroi une scène représentant une jeune femme jouant de la lyre – une image qui me semblait pouvoir parfaitement symboliser la poésie. Pour le nom, j'ai consulté un autre ami, Carlo Mainoldi, qui était, à l'époque, directeur éditorial de Feltrinelli. Je voulais donner un nom imaginaire à ma maison d'édition. Mais lui m'a conseillé de l'appeler Crocetti : « Tout ceux qui ont créé une maison d'édition et lui ont donné leur nom ont eu de la chance. Par exemple : Mondadori, Rizzoli, Einaudi, Garzanti, Feltrinelli, Bompiani, Laterza... » J'ai suivi son conseil, qui m'a vraiment porté chance. i-GR – Le logo conçu, le nom trouvé, passons maintenant au choix du papier. N. C. – J'ai toujours été un fréquentateur assidu des librairies. Mais, cette fois, je les fréquentais dans un autre but. Je regardais autour de moi et me disais que je devais être fou pour ajouter ma petite goutte à cet océan de papier. Mais comme ma décision était prise, j'ai commencé à me demander comment devaient être mes livres. En outre, mes moyens économiques étaient très limités. Je suis allé trouver Giorgio Lucini, un ami typographe, un des plus grands imprimeurs de Milan, voire d'Italie, et lui ai demandé de me faire quelques modellini, de différents formats, de diverses sortes de papier, et des propositions de couverture. Je voulais miser sur la qualité, je voulais que mes couvertures soient sobres et élégantes, mais surtout je voulais le plus beau papier qui soit. Sinon comment aurait-on distingué mes livres de ceux des autres ? i-GR – Assurément vos premiers livres avaient un papier d'une qualité exceptionnelle. N. C. – Ils avaient le plus beau papier des papeteries italiennes, le papier aquarelle des papeteries Fedrigoni, qui s'utilise généralement pour des catalogues d'art ou des faire-part de mariage ou encore des cartes d'invitation luxueuses. De toute façon, je comptais faire deux ou trois livres par an, en tirage limité à peu d'exemplaires. Je n'ai jamais eu d'ambitions commerciales, je m'alignais sur les prix des autres éditeurs, même si cela me revenait plus cher. Le résultat était encourageant, les gens achetaient mes livres. Ainsi, petit à petit, je me suis créé tout un catalogue. i-GR – Enfin, le choix des noms pour les collections : Lekythos, Aryballos, Alabastron... N. C. – En Italie sortent 60.000 titres par an, soit plus de 160 livres par jour. On compte 4.000 éditeurs. Chacun a cinq, dix, vingt collections, voire plus. Trouver des noms originaux aux collections n'a donc pas été facile, car toute la symbologie liée à la lecture, à la mémoire, à la presse, tout avait déjà été exploité. Où le trouvais-je moi un nom de collection original ? Aussi ai-je pensé aux formes et aux noms des vases grecs. Le lekythos est un vase où l'on conservait les essences parfumées et les onguents. L'aryballos servait pour les parfums. Une collection porte le nom de Delos, l'île d'Apollon. Omicron propose des livres à prix modique. La solution donc c'est la Grèce, une fois de plus, qui me l'a fournie. Ses vases, aux formes parfaites, sont si beaux... Puis est apparue Aristea...
Avec Yannis Ritsos et les poètes Antonis Fostieris (debout) et Thanassis Niarchos, à Milan, dans les années quatre-vingts.
i-GR – Ce qui signifie que la Crocetti Editore s'ouvre, en 1998, à la prose. N. C. – Exactement. A la fin des années 90 – ma maison d'édition avait presque vingt ans –, j'étais à Athènes avec des amis poètes et écrivains. On parlait de la traduction des livres de poésie. L'un d'entre eux lança : « Εντάξει ρε Crocetti αλλά εμάς τους φουκαριάρηδες τους συγγραφείς κανείς δεν μας υπολογίζει, κανείς δεν μας μεταφράζει. » (Très bien pour la poésie, Crocetti, mais nous, pauvres prosateurs, comment faisons-nous ? Personne ne nous considère, personne ne nous traduit.) Ce à quoi j'ai répondu : « Το μυθιστόρημα είναι μεγάλος μπελάς (Le roman n'est pas une mince affaire). Τraduire, faire l'editing, contrôler la traduction, s'occuper des droits, de l'impression, etc. Les livres de poésie comptent 100 ou 150 pages, c'est faisable ; par contre, les romans, 300-400 pages, je ne peux les publier. » « Τουλάχιστον πρότεινέ μας σε κάποιον άλλο. » « Εντάξει, αυτό μπορώ να το κάνω. » (« Au moins propose-nous à un autre éditeur... » « Ça, oui, je peux le faire. ») i-GR – Ainsi, de retour à Milan, vous vous mettez à la recherche d'un éditeur pour les romans grecs. N. C. – Je me suis souvenu d'un vieil ami avec qui j'avais travaillé à Guanda, une maison d'édition spécialisée en poésie où, pendant des années, je corrigeais les épreuves, revoyais les traductions. A titre gracieux. Pour me faire la main. Quand j'ai créé ma propre maison d'édition, lui était allé chez Mondadori où, avec le temps, il était devenu le responsable des best-sellers. Je lui ai téléphoné : « En Grèce, il existe une prose très intéressante, de grande qualité, qui peut vendre aussi en Italie. Par exemple, Alki Zei, avec ses 140.000 exemplaires vendus, ce qui équivaut à un million en Italie. Il y a aussi Nikos Themelis, Pavlos Matesis, Zyranna Zateli, Maro Douka. Un autre livre remarquable, Ματωμένα χώματα, de Dido Sotiriou, qui a vendu 350.000 exemplaires. Le plus grand phénomène éditorial de l'histoire de la Grèce ! Ce roman, dont le titre signifie Terres ensanglantées, a été écrit, en 1962, et traduit dans plus de dix langues dont le turc. Il a vendu 500.000 exemplaires dans le monde, et a eu beaucoup de succès, en anglais, avec le titre, Farewell Anatolia, et, en français, Terres de sang. C'est à coup sûr un best-seller. Un gros éditeur comme Mondadori pourrait en faire ses choux gras. » « Mais quelle belle idée ! » s'est exclamé mon ami. Je lui ai également précisé que je pouvais m'occuper des traductions, lui conseiller les titres les plus sûrs, c'est-à-dire ceux qui s'étaient déjà bien vendus. Il était enthousiaste : « La semaine prochaine, il y a une réunion, j'y proposerai ton idée. » Une semaine plus tard, il m'a rappelé : « Nicola, je regrette. J'ai proposé ton idée. On m'a répondu : « De la prose grecque ? Mais tu es fou ? Laisse tomber ! » Alors je me suis dit : « Ρε γαμώ το, en tapant avec la paume de la main sur la table..., Nom d'une pipe ! Moi, je le ferai. »
Cent trente livres grecs traduits en italien.
i-GR – Un nouveau défi... N. C. – Disons plutôt un pari. Jusqu'à présent, j'ai publié 300 livres, dont 130 grecs, et, parmi ces derniers, plus d'une trentaine, de poésie. Comme tout éditeur, j'ai publié quelques chefs-d'œuvre, de bons livres et des livres franchement mauvais. Mais ceux-ci aussi font partie de la culture d'un pays, qui peut être comparée à une mosaïque où s'agencent des tesselles de toutes les couleurs : blanches, noires, bleu ciel ou foncé, rouges et or. Ces dernières sont rares comme le sont les romans exceptionnels. Beaucoup sont excellents, mais ils n'intéressent qu'un public grec. J'ai commencé avec deux éditeurs amis, parmi les plus importants, Kedros et Kastaniotis, qui avaient un excellent catalogue. Nombreux sont les romans que j'aurais tant voulu traduire et publier. Mais les choix sont parfois limités par les écrivains eux-mêmes, qui réclament des droits d'auteur trop élevés qu'un petit éditeur ne peut se permettre de payer. Par exemple, il est un roman dont j'étais littéralement tombé amoureux Το εργοστάσιο των μολυβιών (La fabrique de crayons), de Soti Triantafillou. Mais elle ne voulait être publiée que par un grand éditeur. Dix ans ont passé, elle l'attend toujours...
Une des caractéristiques de « Poesia » : montrer le visage des poètes.
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i-GR – Même après s'être tournée vers la prose, Crocetti Editore demeure la maison d'édition de la poésie. En 1988 sort précisément le mensuel international Poesia, distribué... en kiosque. N. C. – Je voulais porter la poésie en des lieux jamais atteints. Aussi ai-je décidé de créer un mensuel international de culture poétique, Poesia, dont le premier numéro est sorti en janvier 1988... en kiosque. Pourquoi en kiosque ? Parce que les kiosques, en Italie, sont quelque 40.000. N'importe quel petit village de 1.500 habitants a son église, sa place, son kiosque, où arrive Poesia. Les revues littéraires sont traditionnellement distribuées en librairie uniquement. On en dénombre un millier, même si, statistiquement, elles sont quatre fois plus nombreuses. En réalité, ce sont des librairies papeteries, localisées, pour la plupart, dans les grandes villes. Il existe des petites villes de 20 ou 30.000 habitants qui ne possèdent pas même une librairie ! Comment font les gens pour acheter des livres ? Voilà pourquoi j'ai porté ma revue en kiosque. i-GR – Mais faire parvenir une revue de poésie en kiosque n'a pas dû être facile. N. C. – J'avais appelé de nombreux distributeurs, et avais dû surmonter leur scepticisme et leurs sarcasmes. « Une revue de poésie en kiosque ? Vous êtes fou ? Vous venez de Mars ? Laissez tomber ! » J'ai néanmoins réussi à convaincre l'un des plus gros distributeurs, qui a accepté de prendre des risques. Lui aussi a été surpris par les résultats, car le premier numéro s'est vendu à plus de 20.000 exemplaires. i-GR – Ce préjugé selon lequel la poésie n'intéresse pas grand monde est toutefois contredit par la Toile... N. C. – Effectivement. Allons sur Internet, miroir du monde. Si l'on tape le mot « poetry », plus de 75 millions de pages apparaissent sur Google et plus de 500 millions sur yahoo ! Et ceci serait désintérêt pour la poésie au niveau planétaire ? Ne serait-ce pas plutôt un phénomène de masse parmi les plus imposants ? Si l'on tape maintenant sur yahoo.it le mot « poesia » plus de 160 millions de pages s'affichent et en première position apparaît Poesia. Si nous faisons la comparaison sur Yahoo ! avec le mot « sex », nous voyons que les pages de poésie représentent un cinquième des sites de sexe. N'est-ce pas phénoménal ? Et ces chiffres ne concernent que les personnes qui possèdent un ordinateur et qui ont accès à Internet, qui ne sont certes pas la totalité de la population mondiale. Le mot poésie est magique. Un des mots les plus magiques au monde...
La couverture du premier numéro
de « Poesia ». i-GR – Et quand, pour la première fois, vous en faites la promotion à la télévision, par le biais d'un spot, votre initiative se transforme en un autre de vos paris gagnants. N. C. – Un spot télévisé sur une revue de poésie n'avait jamais été réalisé ni en Italie ni dans le monde. Je l'ai fait, il y a vingt ans. Un spot de sept secondes est passé soixante fois, entre 23 h 30 et 2 heures du matin, sur les chaînes de la Fininvest, propriété de la famille Berlusconi. En réalité, deux spots apparaissaient, l'un avec un acteur, l'autre avec une actrice, qui tenaient en main la revue et disaient : « Peut-être manque-t-il quelque chose à notre vie. Poesia tous les mois en kiosque. » A la suite de cette publicité, nous avions atteint un tirage de 50.000 exemplaires ! i-GR – Il en va de même lorsqu'un poète passe à la télévision, les ventes augmentent... N. C. – Le numéro de Poesia avec Alda Merini en couverture a vendu 2.000 exemplaires en plus. Je n'ai fait aucune publicité. Mais Alda Merini était très connue et fort aimée. Ses livres se vendaient par dizaines de milliers. Elle était un personnage extraordinaire, sympathique, se mouvant entre lucidité et folie, mais elle était, avant tout, un excellent poète. Et, elle passait à la télévision... i-GR – Une démonstration évidente que la poésie peut vendre. Alors pourquoi dit-on que les livres de poésie ne se vendent pas ? N. C. – Ils ne se vendent pas parce que presque personne ne parle des livres de poésie dans les journaux ; on en parle un peu plus à la radio ; jamais à la télévision. C'est vrai qu'il existe Internet, mais Internet n'a pas le même impact que la télévision, il ne fait pas de promotion, il montre ce qui existe. Les livres de poésie ne se vendent pas parce que les éditeurs qui publient de la poésie ne lui font pas de publicité car, disent-ils, les livres ne se vendent pas. S'ils ne leur font pas de publicité comment pourraient-ils se vendre ? C'est le serpent qui se mord la queue. De plus, les livres de poésie ne se vendent pas parce qu'ils sont peu et mal distribués dans les librairies, qui les relèguent dans un coin. Certains grands éditeurs, comme Mondadori ou Einaudi, ne publient que quelques titres de poésie par an, avec un tirage de 2.000 exemplaires, et se limitent à les distribuer en librairie. Ils ne leur font pas la promotion, comme pour tous les autres livres. Ils se mettent en règle avec leur conscience juste en les imprimant ! Et puis, ils disent : « La poésie, c'est notre fleur à la boutonnière. » Mais cela ne suffit pas pour la poésie. Si un gros éditeur faisait un spot à la télévision sur un livre de poésie, comme j'ai fait pour ma revue, il en vendrait au moins 100.000 exemplaires. Enfin, les livres de poésie ne se vendent pas parce que les critiques ne parlent jamais de poésie. Et, quand ils le font, souvent, ils ne le font pas à bon escient. Pourquoi un critique devrait-il lire 3.000 livres de poésie, qui sortent, chaque année, en Italie, si les journaux ne sont pas intéressés par les critiques de poésie toujours en vertu de ce fameux préjugé ? Autrement dit, pas de distribution, pas de publicité, pas d'information, pas de critique. Comment fait-on alors pour vendre la poésie ? Comment font les gens pour savoir ? Voilà pourquoi la poésie ne se vend pas. i-GR – Quoi qu'il en soit, votre revue suit son petit bonhomme de chemin. Sur la couverture du numéro 223, sur un fond blanc, "500 poésies sur la poésie", en lettres d'or, délicatement bordées d'écarlate, Poesia en rouge pourpre. Pas de photo. Nous sommes en janvier 2008, Poesia fête ses 20 ans. N. C. – Quand notre fille atteint 18 ou 20 ans, on organise une grande fête. Poesia étant comme ma fille, j'en ai donc organisé une à Palazzo Reale de Milan, dans la salle des Caryatides. Sont venus Seamus Heaney, prix Nobel 1995, Tony Harrison, le plus grand poète anglais vivant, le poète grec Titos Patrikios, et le grand comédien italien Moni Ovadia. Plus de mille personnes ont fait la queue sous la pluie. Malheureusement six cents seulement ont pu entrer, la salle ne pouvait en accueillir davantage. Et puis, on dit que la poésie n'intéresse personne ? Tony Harrison, qui a sillonné le monde, qui connaît toutes les revues, a déclaré que Poesia est « la revue de poésie la plus belle au monde. » Que cela soit vrai ou non n'a pas d'importance. L'important est qu'un grand poète le pense et le dise de tout son cœur aux autres et en quelque sorte le rende vrai, reconnaissant ainsi le sérieux et l'amour du travail bien fait. i-GR – Quel est l'objectif principal de Poesia? N. C. – Donner une vue d'ensemble de ce qui se passe de plus remarquable dans le monde entier en matière de poésie. Sur notre site, qui reçoit des centaines de milliers de contacts, sont présentés la couverture, le sommaire du numéro du mois et, dans les archives en ligne, ceux de toute la collection de la revue. En vingt-deux ans, nous avons publié plus de 250 numéros, plus de 2.600 poètes et plus de 30.000 poésies de 36 langues ! Tous les jours, sur le site, nous publions un poème. En outre, Poesia a une rubrique que nulle autre revue similaire ne possède : les six pages de Cronache, les Chroniques où l'on retrouve les principales informations relatives au monde de la poésie, les Prix, les poètes qui ont du succès, ceux qui meurent, les livres qui sortent en Italie et dans le monde, etc.. Les articles sont naturellement écrits dans un bel italien, pas dans un langage technique compris des seuls spécialistes. Un autre point fort : montrer le visage des poètes. Quand nous sommes sortis en janvier 1988, peu de gens connaissaient, en Italie, le visage d'Eugenio Montale, prix Nobel de littérature en 1975. i-GR – Une autre caractéristique réside dans le fait de publier non pas une, deux ou trois poésies des auteurs présentés, comme font nombre de revues, mais d'en proposer vingt, trente, voire quarante... N. C. – Publier deux ou trois poésies d'un poète, dans une revue, c'est comme inviter quelqu'un à déjeuner et ne lui offrir que le hors-d'œuvre. Il reste sur sa faim. Prenons l'exemple du numéro d'avril. En couverture, Janice Kulyk Keefer, la plus grande poétesse canadienne. On la présente, on montre son visage, on publie vingt poésies avec le texte anglais en regard de la traduction italienne. Si cette poétesse me plaît, je peux passer deux jours d'affilée à lire l'article et à me rassasier. Ensuite, six pages sur Mauriac, son visage sur une pleine page, et sept poèmes du cycle d'Atys. Suivent les Cronache, dont on vient juste de parler, et la troisième partie d'un reportage sur quatorze poètes mexicains d'aujourd'hui, des photos et des dizaines de poèmes. Puis, Virgilio Lilli, un reporter-poète oublié, un grand du journalisme international du Novecento. C'est la première fois que ses poésies sont publiées, il y en a dix. Nous arrivons à la page 54 : c'est au tour de Giuseppe Gioacchino Belli, un des poètes majeurs de l'Ottocento, il écrivait en dialecte romain. Un géant de la poésie italienne. Un génie absolu. Sort une traduction en anglais. Bellissima. Personne n'en parle. Poesia le fait, et présente même dix poésies traduites en anglais en face du texte romain, que tous les Italiens comprennent. Les lire en anglais peut être divertissant. Page 62, sur une double page, nous présentons, chaque mois, un poète oublié avec une poésie, cette fois, on extrait des écrins de l'Ottocento, Arrigo Boito, connu surtout pour ses livrets d'opéra. Vient ensuite la rubrique Lo scaffale di Poesia, où sont présentés les derniers meilleurs livres parus, avec la photo de leur couverture. Pour le cinquième anniversaire de la mort de Giovanni Raboni, éminent poète italien, on publie une interview inédite. Pour finir douze poésies d'un poète peu connu Nevio Nigro. Et, en dernier lieu, quatre pages sont consacrées au courrier et aux textes des lecteurs. Au total, ce sont quatre-vingts pages d'authentique poésie qui sont proposées chaque mois en kiosque.
Nicola Crocetti avec sa revue.
(photo Giovannetti) i-GR – Le succès de Poesia permet aussi de soutenir financièrement la Crocetti Editore. N. C. – Absolument ! Elle est l'unique revue de poésie au monde à maintenir toute une petite maison d'édition. Jusqu'en 1987, je vendais quelque 500 exemplaires par an de tous mes livres de poésie du catalogue. Je faisais deux, trois, au maximum quatre nouveaux livres par an. Dès la sortie de la revue, j'ai commencé à y faire de la publicité à mes livres. La première année, j'ai vendu 12.000 livres de poésie. C'est ce que les publicitaires appellent un "groupe cible" : celui qui achète Poesia aime la poésie, il est donc probable qu'il achètera aussi des livres. Poesia est aujourd'hui la revue la plus diffusée en Europe, grâce à un tirage mensuel de 20.100 exemplaires. Nous n'avons jamais eu un centime de financement public, quasiment pas de publicité et, depuis trois ans, une petite sponsorisation d'une banque pour Poesia. Pour le reste, nous sommes économiquement autosuffisants. Certes, nous ne roulons pas sur l'or. Mais nous réussissons à survivre. Et comme personne ne nous aide, personne ne peut interférer sur nos choix : Poesia est la revue la plus libre qui soit. Une liberté qui se paie chère. i-GR – Que signifie faire de la poésie aujourd'hui à l'ère de la technologie ? N. C. – Cela signifie poursuivre une tradition plurimillénaire. Je crois que la poésie est un besoin irrépressible de l'homme, et très répandu, comme nous l'avons vu, dans toutes les couches de la population, des enfants aux personnes âgées. La poésie satisfait des besoins primaires, ceux de l'âme, du sentiment, de l'intelligence. Le monde technologique satisfait les besoins d'un autre genre, davantage liés à l'information, mais surtout à la société de consommation. Par conséquent, faire de la poésie reste ce qui a toujours été, exprimer ses propres sentiments et ses propres idées sous une forme artistique. Que connaissons-nous de l'histoire de l'humanité si ce n'est ce que nous ont laissé les poètes. Depuis 3.000 ans, si nous tenons compte de la seule civilisation occidentale, depuis Homère, nous connaissons les mots de quelques historiens, mais surtout les mots des poètes. Depuis que l'homme a commencé à parler, il n'a cessé de transmettre ses histoires, l'Histoire, en poésie. Et le savoir transmis à travers la poésie est le plus sacré, c'est un savoir quasi divin. i-GR – Que pensez-vous de la Journée mondiale de la poésie ? N. C. – Cette initiative a été prise par l'écrivain Vassilis Vassilikos, en 1999, alors qu'il était ambassadeur de la Grèce auprès de l'Unesco, à Paris. Depuis 2000, on la fête, chaque année, le 21 mars, premier jour du printemps. Vassilikos avait fait appel à une vingtaine d'« experts », dont je faisais partie, pour organiser cette manifestation, dans le but de diffuser la poésie. Se souvenir des poètes est, selon moi, un signe de grande civilisation. C'est une fête symbolique comme le sont toutes les fêtes de ce genre. Elle ne sert sans doute pas à augmenter l'intérêt pour la poésie. Mais au moins une fois par an tout un chacun en entendra parler. Et, comme pour la Fête des mères, on offre un bouquet de mimosa, pour la Saint Valentin, des fleurs et des chocolats, le 21 mars, on offrira un livre de poésie. i-GR – Votre rubrique hebdomadaire dans Il Giornale va dans le même sens ? N. C. – Le concept est le même : qu'au moins une fois par semaine, les lecteurs de quotidiens distraits et affairés s'arrêtent un instant pour lire un poème. Ainsi tous les dimanches dans Il Giornale, je tiens une rubrique d'une trentaine de lignes, où je présente un poète. Je raconte sa vie et propose un poème à des lecteurs qui, dans 99 % des cas, n'ont jamais entendu parler de ce poète. Jusqu'à présent, j'en ai présenté plus de cent vingt.
SOMMAIRE
i-GR – Vous traduisez de la poésie depuis toujours. Cette fois, cependant, vous vous êtes imposé un beau défi, l'Odyssée, de Kazantzakis... N. C. – J'ai commencé depuis peu à traduire ses 33.333 vers. Les défis impossibles me plaisent comme à ce Français Alain Robert qui grimpe sur les gratte-ciel à mains nues. Kazantzakis est, comme je l'ai déjà dit, un géant de la littérature grecque contemporaine. Je suis convaincu que son Odyssée, bien que difficile à lire, est un chef-d'œuvre. Elle a été traduite intégralement en anglais par Kimon Friar. Elle a été traduite en français, en prose. Elle a été traduite en espagnol et l'a été en allemand. C'est dommage qu'elle ne le soit pas encore en italien. La traduire sera pour moi un acte de justice, un acte de compensation posthume. Si Dieu me prête vie... Sinon, patience, quelqu'un d'autre le fera. i-GR – Cela nous amène à aborder la qualité des traductions. N. C. – C'est le problème des problèmes. Au nom de la traduction, les pires crimes littéraires ont été commis. Traduire est, certes, difficile. Traduire de la poésie l'est plus encore. La plupart des traductions publiées, en Italie, en Grèce, en France, dans les pays de langue anglaise, partout, en définitive, sont pleines d'erreurs. Presque toujours. Peu nombreuses sont les traductions qui résistent à la confrontation avec l'original. i-GR – Et les traducteurs du grec ? N. C. – Le monde anglo-saxon a eu Kimon Friar, l'italien a eu Filippo Maria Pontani, un des plus grands philologues du Novecento. Heureusement, aujourd'hui, son fils, le jeune et quasi homonyme Filippomaria suit dignement les traces de son père. Pour le reste, il n'existe pas d'excellents traducteurs littéraires du grec. Il n'en existe pas parce qu'aucune université italienne, aucune faculté grecque ne les a formés. Il existe des traducteurs souvent maladroits et arrogants, qui font de gros dégâts. Personnellement, j'ai passé de longues journées, des nuits entières et des jours fériés à revoir les traductions mal faites. i-GR – Alors pourquoi, selon vous, ils sont si nombreux ceux qui s'obstinent à faire des traductions quand ils n'ont pas la moindre idée de ce que signifie traduire ? N. C. – Sans doute, parce qu'ils se croient poètes ou écrivains. Mais plus vraisemblablement parce que ce sont des poètes ou des écrivains ratés, qui, de cette façon, recherchent une légitimité littéraire ou intellectuelle. Je crois que traduire, comme écrire, devrait naître d'un amour, d'une passion sincère et désintéressée. Bien que souvent l'amour ne suffise pas… i-GR – Et puis, il y a les traductions des traductions. N. C. – Les exemples ne manquent pas. Les deux plus célèbres romans de Kazantzakis ont été traduits en italien de l'anglais ! C'est terrifiant, mais à qui cela importe ? Prenons par exemple Zorba. Le film sort, l'éditeur doit publier le livre dare-dare. Puisqu'il n'y a pas de traducteurs du grec, faisons-le traduire de l'anglais ! Je me suis battu pendant dix ans pour obtenir les droits de Kazantzakis pour l'Italie. Finalement, je les ai obtenus. Ce grand auteur pourra, enfin, avoir une traduction réalisée directement du grec. Zorba sortira l'année prochaine. i-GR – Et la Grèce ? Que fait la Grèce pour sa propre culture littéraire ? N. C. – Un vieil ami me disait toujours : « Je ne comprends pas pourquoi tu t'obstines à t'occuper de culture grecque. Tu ne sais pas que les pires ennemis de la culture grecque ce sont les Grecs eux-mêmes ? » Avec le temps, j'ai compris combien il avait raison. Par le passé, la Grèce avait financé quelques traductions d'œuvres littéraires dans d'autres langues. Mais ces dernières années, elle n'a rien fait. En trente ans, j'ai publié 130 livres traduits du grec, dont deux, voire trois, ont reçu une subvention du ministère de la Culture d'Athènes. i-GR – Et le Centre du Livre grec ? N. C. – Il y a quelques années, au cours d'une réunion de l'Ekevi, le Centre national du Livre, l'alors directeur avait déclaré : « Πρέπει να σταματήσουμε τον Κροτσέτι. Πρέπει να τον σταματήσουμε γιατί έχει πάρει τους μεγαλύτερους συγγραφείς μας, τους έχει εκδώσει ο ίδιος ενώ εμείς θέλουμε μεγάλους εκδότες. Ο Κροτσέτι είναι πολύ μικρός. Θέλουμε τον Μοντατόρι. » (Nous devons stopper Crocetti. Nous devons le stopper parce qu'il a pris nos plus grands écrivains, les a publiés lui-même, alors que nous, nous voulons de grands éditeurs. Crocetti est trop petit. Nous voulons Mondadori.) Vous comprenez, ils voulaient me stopper après trente ans que je publiais des livres grecs ! i-GR – Et pourtant, Mondadori s'est adressé à vous pour réaliser une anthologie de 2.000 pages sur la poésie grecque du Novecento... N. C. – Nous venons juste de la terminer, le jeune Filippomaria Pontani et moi. Cette anthologie de poésie sera la plus importante à être publiée, jusqu'à présent, hors de Grèce. Elle comprendra soixante poètes, avec le texte grec en regard. Elle sortira pour Noël 2010 dans la collection I Meridiani, La Pléiade italienne.
Nicola Crocetti dans son bureau à la Crocetti Editore à Milan (photo i-GR/CT).
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i-GR – Comment expliquez-vous un tel désintérêt des institutions grecques pour la culture et en particulier pour votre travail ? N. C. – La Grèce a, d'une part, une culture exceptionnelle aux trésors fabuleux et, d'autre part, des institutions anachroniques qui sont entre les mains de serviteurs de l'Etat ignorants et corrompus. La classe dirigeante et les politiques ne font rien pour cette culture richissime. Ils ont couvert le pays de honte, ils ont fait de la Grèce la risée du monde en la désignant du doigt, à la planète entière, comme exemple négatif. Les ministères et les institutions sont pleins de gens protégés et médiocres, qui entretiennent les protégés et les médiocres, comme eux, et ne valorisent pas le travail de celui qui le mérite. Je m'explique. Il existe, en Italie, une petite maison d'édition qui publie de la littérature des pays scandinaves. Sa fondatrice a bénéficié d'importantes aides économiques de tous ces pays, qui sont, pour sûr, plus riches mais surtout moins corrompus que la Grèce. Elle a été invitée par leurs institutions, reçue dans leur palais royaux, elle s'est vu décerner des diplômes honoris causa et des reconnaissances. Un jour, un fonctionnaire grec d'un ministère avec qui je conversais m'a dit : « Mais qui vous a demandé de faire quelque chose pour nous, M. Crocetti ? » Comme on voit, d'un pays à l'autre, l'approche de la culture est diversement appréciée. Le respect à son égard, aussi. A moi, il m'aurait suffit que les institutions grecques ne me mettent pas des bâtons dans les roues, comme elles ont fait. Toutefois, quand un ministre propose – de sa propre initiative – une aide officielle, qu'il respecte au moins son engagement ! i-GR – Que voulez-vous dire ? N. C. – C'est une vieille histoire emblématique, qui remonte à une dizaine d'années, durant la Foire du livre de Francfort, où la Grèce était le pays invité d'honneur. Alors que je flânais entre les stands de la Foire, j'avais aperçu devant un bar un écrivain que je connaissais. De la main, il m'avait fait un signe de le rejoindre. Il était en compagnie de l'alors ministre de la culture Evanghelos Venizelos. Après les présentations, le ministre m'avait dit : « M. Crocetti, je sais tout de vous et tout ce que vous avez fait pour la culture grecque ; normalement nous devrions vous ériger un monument. Que puis-je faire pour vous aider ? » Puisqu'il me l'avait si spontanément demandé, je lui avais répondu de m'accorder une subvention. Ainsi avons-nous convenu d'un rendez-vous, à son ministère à Athènes. Il m'a reçu tout de suite : Je lui ai montré mes deux projets en préparation : une anthologie bilingue de la poésie grecque de 800 pages et une histoire en photos de la littérature grecque, avec des centaines de photos inédites d'écrivains, Voci dall'agorà. Il me proposa 20.000 euros. Mieux que rien... Il a rédigé un document officiel sur du papier à en-tête : le ministère de la Culture alloue 20.000 euros en faveur de la Crocetti Editore... Et il a ajouté : « Pour que vous puissiez avoir cet argent, vous devez écrire en deuxième de couverture : “Livre publié avec le concours du ministère grec de la Culture” ». Naturellement, je l'ai mentionné dans la première édition, tirée à mille exemplaires, vendus en quelques mois. L'argent ne m'est jamais parvenu ! J'ai attendu un an, deux ans, trois ans. Après quatre ans, le gouvernement a changé et une fonctionnaire du ministère de la Culture s'est empressée de me répondre, dans un premier temps, que l'argent faisait défaut et, dans un deuxième temps, que le nouveau gouvernement ne reconnaissait pas les obligations du précédent ! Au bout de quatre ans et demi, avant la prescription des cinq ans, j'ai porté plainte contre le gouvernement grec. La même fonctionnaire a dit à un de mes amis : « Maintenant que Crocetti a porté plainte contre nous, cet argent, il peut l'oublier... » Je sais que je ne verrai jamais cet argent, mais j'en ai fait une question de principe. Les journaux grecs écrivent quotidiennement que les politiques ont volé et dilapidé des milliards d'euros. Quelle confiance peut-on avoir dans le futur de ce pays ? i-GR – Vous semblez fort désabusé... N. C. – La Grèce est malheureusement – et, je le dis avec la douleur que procure le fait de parler des défauts de ceux que l'on aime – un pays sans espoir et sans futur à cause de sa classe politique presque toujours peu préparée, souvent incompétente et vendue. Malgré les scandales retentissants de ces dernières années, où sont impliqués de nombreux ministres, y compris un ministre de la Culture, aucun d'entre eux n'est allé en prison pour avoir conduit le pays au bord de la catastrophe (même si tout n'est pas rose, en Italie, au moins, de temps en temps, l'un ou l'autre corrompu passe en jugement et se retrouve en prison). Les conséquences des crimes politico-économiques de tous les gouvernements – de gauche ou de droite –, qui se sont succédé au pouvoir jusqu'à ce jour depuis la restauration de la démocratie, c'est le peuple grec qui devra les payer et qui devra pour des générations faire taire ses rêves. Mais je pense aussi que les Grecs ont leur part de responsabilité parce qu'ils n'ont rien fait pour se débarrasser d'une pareille classe politique. Cela fait mal. Très mal.
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i-GR – D'autant plus que vous avez également la nationalité grecque. N. C. – Que ce soit bien clair, je n'ai aucun respect pour tous ces hommes politiques sordides qui avilissent le pays. Mais mon pays natal, je l'aime. La Grèce a constitué un pan fondamental de ma vie, de ma culture, de mon travail. Mon premier amour a été l'amour pour les mots grecs. Ma mère était grecque. Ma sœur et moi sommes nés en Grèce. Mes six premières années, je les ai passées à Patras. Comme mon père qui y était né et y avait vécu près d'un demi-siècle. Il ne savait pas même un mot d'italien quand il a été chassé juste après la guerre « parce qu'Italien »... i-GR – En effet, après la guerre, la Grèce avait expulsé du pays tous les Italiens qui y vivaient et y travaillaient depuis des décennies. N. C. – Les parents de mon père étaient italiens, de pauvres agriculteurs qui avaient laissé, au dix-neuvième siècle, les Pouilles pour Patras. Ils ont eu sept fils dont mon père, né en 1898. Ils avaient travaillé dur et étaient devenus nantis. Mon père était celui qui avait fait fortune, plus que tous les autres, il possédait beaucoup de terres. Au milieu des années 30, les sept frères avaient pris une décision : « Nous sommes nés et avons grandi ici, nous parlons le grec, pourquoi devons-nous garder la nationalité italienne ? Allons à l'état civil et disons leur que nous voulons devenir Grecs. » Mais, en Grèce, à cette époque-là, la nationalité était indissociablement liée à la religion. Ce qui signifiait que l'on ne pouvait être grec sans être orthodoxe. Six frères sur les sept l'étaient devenus et avaient donc pris la nationalité grecque. Mon père, lui, avait refusé de changer de religion... Quand en 1940, Mussolini déclare la guerre à la Grèce, mon père se retrouve catalogué comme « ennemi de la Grèce ». A la fin de 1945, on séquestre tous ses biens, ses maisons, ses terres, ses comptes en banque et on l'expulse de Grèce avec sa famille. En réalité, la véritable raison était que les autorités de Patras voulaient s'approprier ses biens. Ainsi, mes parents, ma sœur jumelle et moi, nous nous sommes retrouvés dans un pays inconnu, détruit par la guerre, sans parler un mot d'italien... i-GR – Mais comment avez-vous la nationalité grecque si votre père ne l'avait pas ? N. C. – Parce qu' il y a une vingtaine d'années, la Grèce avait décidé de la donner à ceux qui avaient des racines grecques. J'en ai fait la demande et je l'ai obtenue.
La reconnaissance de sa ville natale Patras : une couronne d'olivier comme celle qui récompensait les vainqueurs des Olympiades... (photo i-GR/CT)
i-GR – Le 8 mai 2006, le maire de Patras vous a reçu avec les honneurs... N. C. – Cette année-là, Patras est désignée capitale européenne de la culture 2006. A cette occasion, diverses manifestations ont été organisées. Le maire Andreas Karavolas avait demandé à l'un de mes amis poète, Antonis Fostieris, qui dirige Η Λέξη (Le mot), une des plus importantes revues littéraires grecques, d'orchestrer les trois jours consacrés à Poésie et Musique. Fostieris avait donc invité une douzaine d'hellénistes européens à venir parler de la culture grecque en Europe. La préparation de ce colloque avait été confiée à un libraire de Patras, lequel avait chargé deux employées de chercher des informations sur les participants pour élaborer le programme. En naviguant sur Internet, elles avaient découvert que Crocetti, outre le fait d'avoir œuvré pour la littérature grecque, était né à Patras. Aussi m'avaient-ils demandé de rester également le lendemain du colloque de trois jours « pour une petite cérémonie ». En réalité, c'était une fête surprise. A l'heure dite, je suis arrivé à la librairie. Deux cents personnes attendaient pour entrer. Il y en avait autant dans le jardin intérieur de la librairie. Outre les écrivains Alki Zei, Titos Patrikios, Nasos Vaghenas, Pavlos Matesis et Antonis Fostieris, étaient également présents des membres de ma famille que je ne voyais plus depuis des années. Le maire a fait un beau discours émouvant. Mes amis écrivains ont parlé de mon travail. Comme une star, j'ai reçu un énorme bouquet de roses. Une bonne chanteuse s'est produite accompagnée d'un petit orchestre. Une très belle fête. Enfin, le maire m'a remis une couronne d'olivier dorée, similaire à celle qui récompensait les vainqueurs des Olympiades...
Avec le poète italien Mario Luzi,
à Delphes, en 2000. i-GR – Rome aussi vous a donné des marques de considération. N. C. – Un jour de 1994, j'avais reçu un appel téléphonique de l'alors président de la Chambre des députés, Irene Pivetti, qui avait occupé cette charge alors qu'elle était âgée d'à peine 31 ans. Elle me demandait d'organiser une manifestation de poésie à Montecitorio, siège de la Chambre des députés. Intelligente, un peu anticonformiste, venant d'une famille de lettrés, Irene Pivetti avait une formation culturelle diverse de la moyenne de la classe politique italienne. Et, qui plus est, lectrice de Poesia. Elle voulait ennoblir ce palais du pouvoir et du compromis, en y faisant entrer la poésie pour la première fois dans l'histoire contemporaine de l'Italie. Aussi ai-je invité à lire leurs poésies quatre poètes majeurs, Mario Luzi, Attilio Bertolucci, Piero Bigongiari et Edoardo Sanguineti. Une fort belle soirée d'où fut tirée une émission télévisée de cinquante minutes. L'autre reconnaissance, je l'ai reçue au Palais du Quirinal, résidence du président de la République. C'était le prix de la présidence du conseil des ministres, décerné à diverses personnalités de la culture. L'alors président Carlo Azeglio Ciampi, durant la cérémonie d'assignation du Prix, me dit : « Alors Crocetti, on fait quelque chose pour aider la poésie ? » Je lui répondis : « Cher président, ma part, je l'ai faite. » i-GR – Vous continuez malgré tout... Qu'est-ce finalement pour vous la poésie ? N. C. – La recherche de la beauté et de la vérité. Une tentative d'atteindre la perfection et l'absolu. Entretien avec Photos publiées avec l'aimable autorisation de Nicola Crocetti
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