iNFO-GRECE

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L'actualité de la Grèce et de Chypre

Rencontre avec Georges Stassinakis, fondateur et président
de la Société internationale des Amis de Nikos Kazantzaki

Kazantzaki le Crétois, à la recherche d’une synthèse spirituelle entre l’Orient et l’Occident

par Cassandre Toscani

Georgios Stassinakis
Georges Stassinakis

Il y a cinquante ans, le 26 octobre, disparaissait Nikos Kazantzaki, mondialement connu pour être l'auteur d'Alexis Zorba, immortalisé au cinéma en 1964 par Mihalis Cacoyannis, qui en fit l'inoubliable Zorba le Grec. Mais l'œuvre du grand écrivain crétois est plurielle. Depuis 1988, la Société internationale des Amis de Nikos Kazantzaki s'emploie à la promouvoir. Rencontre avec son fondateur et président, Georges Stassinakis.

i-GR – Depuis vingt ans, vous arpentez le monde sur les traces de Nikos Kazantzaki…

Georges Stassinakis – Oui, pour faire connaître l’œuvre et la pensée de cet écrivain crétois, héritier des poètes de l’Antiquité, témoin privilégié de son temps, et voyageur infatigable. Ses idées sont plus que jamais actuelles. Savez-vous, par exemple, qu’il était un grand amoureux de la nature ? Ecologiste avant l’heure, il fulminait contre ce tourisme qui « défigure le paysage et fait perdre l’âme des peuples ». Kazantzaki est l’une des figures les plus importantes du XXe siècle. On peut tirer de sa pensée un enseignement au quotidien, ainsi que des réponses aux questions qui nous assaillent en cette période de crise des valeurs. Kazantzaki a donné la prééminence à l’esprit, non pas à la religion. Il a recherché et défendu la liberté. Son épitaphe, « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre », résume sa philosophie de la vie, intemporelle et universelle.

L'épitaphe de Kazantzaki au Bastion de Martinengo :
« Je n'espère rien, je ne crains rien, je suis libre. »

i-GR – On célèbre cette année le cinquantième anniversaire de sa mort. Pour vous, c’est un événement capital…

G. S. – Nos sections nationales, une centaine à travers le monde, organisent en effet de nombreuses manifestations : lectures de textes, conférences, expositions d’artistes inspirés de ses écrits (lire aussi l’interview de la présidente de la section française, ndlr). Nous avons également organisé des voyages dans les pays où Kazantzaki a séjourné. Depuis que j’ai créé la Société, à Genève, en 1988, avec la participation d’Eleni, son épouse, et celle de Georges Anemoyannis, fondateur du musée Nikos-Kazantzaki, à Varvari-Myrtia, en Crète, l’intérêt du public pour l’œuvre de Kazantzaki va grandissant. Il est traduit en quarante langues, étudié dans les universités américaines et africaines. Grâce à cette commémoration, l’intérêt des Européens s’est renouvelé.

i-GR – C’est pourtant le cinéma qui l’a surtout fait connaître au grand public.

G. S. – Grâce à trois de ses romans : Le Christ recrucifié, dont Jules Dassin s’est inspiré, en 1957, pour Celui qui doit mourir, avec Melina Mercouri et Pierre Vanek ; Alexis Zorba, immortalisé en 1964 par Anthony Quinn dans le film de Mihalis Cacoyannis, Zorba le Grec. Enfin, La dernière tentation, adapté en 1988 par Martin Scorsese, sous le titre La dernière tentation du Christ.

i-GR – En dépit de la diversité de sa production littéraire, il s’est toujours considéré comme poète…

G. S. – Il disait que « la poésie est le sel qui empêche le monde de pourrir ». Le plus connu de ses trois grands poèmes, L’Odyssée, composé de 33.333 vers, est une suite à l’œuvre d’Homère. Il y raconte l’aventure d’un Ulysse moderne à travers un voyage sans retour, qui le mène d’Ithaque au Pôle Sud, en passant par Sparte, la Crète et l’Afrique. Dans ce poème, comme dans l’ensemble de son œuvre, s’exprime son goût pour les voyages et la liberté. 

1902 : étudiant en première année de la faculté de Droit à Athènes

i-GR – La France est l’un des pays où il a le plus séjourné. Que représentait-elle pour lui ?

G. S. – Nikos Kazantzaki aimait beaucoup la France. Il avait commencé à étudier le français, à 14 ans, à Naxos, où ses parents l’avaient inscrit à l’Ecole catholique romaine française Sainte-Croix. Il a raconté dans Rapport au Greco son séjour dans cet établissement, son premier contact avec la culture française et sa passion pour ses poètes. Il s’est rendu pour la première fois, en France, à 24 ans, en octobre 1907, pour continuer ses études de droit à Paris. Il a également fréquenté, entre 1907 et 1909, le Collège de France, où il a suivi les cours du philosophe Henri Bergson, dont il en a fait son « guide spirituel ». De plus, il aimait s’exprimer en français. Sa correspondance grecque et anglaise est truffée d’expressions et de mots français. Il a même écrit deux romans directement dans la langue de Molière : Toda Raba, en 1929, dans lequel il raconte son voyage en URSS – le héros est un Noir africain auquel Kazantzaki s’est identifié ; et, Le Jardin des rochers, en 1936, où il relate son voyage en Chine et au Japon.

1912 : sous les drapeaux dans les guerres balkaniques

i-GR – Mais il a fini par se fixer en France…

G. S. – Avant d’habiter définitivement Antibes, où il a vécu de 1948 jusqu’à sa mort, il a souvent séjourné à Paris. Durant l’année 1947, il a travaillé à l’Unesco. Entre deux voyages lointains, il aimait retourner à Antibes, qu‘il appelait son « koukouli », son cocon. Il appréciait ses rivages, le bois de la Garoupe et les hauteurs de Cannes. A Antibes, il a écrit plusieurs romans : Le Christ recrucifié, Les frères ennemis, Rapport au Greco, Le pauvre d’Assise, Capetan Mihalis, connu en français sous le titre La liberté ou la mort. Il y a aussi écrit trois tragédies : Sodome et Gomorrhe, Kouros et Christophe Colomb.

i-GR – Il a également traduit des écrivains français.

G. S. – La traduction est l’un des aspects méconnus de Kazantzaki. Il connaissait l’allemand, l’anglais, le castillan et l’italien. Il a fait connaître nombre d’auteurs européens au public grec, parmi lesquels Dante, Nietzsche, Schopenhauer, Spinoza, Tolstoï, Dostoïevski, Darwin, Ibsen et Zweig. Du français, il a notamment traduit : Le rire, de Bergson ; La machine infernale, de Cocteau ; Le petit chose, d’Alphonse Daudet, huit livres de Jules Verne, dont Du Caucase à Pékin et Le tour du monde en 80 jours. Il a publié en outre, entre 1927 et 1931, une multitude de textes sur des savants, des écrivains et des poètes français dans l’encyclopédie Eleftheroudakis.

i-GR – Quels étaient ses auteurs de prédilection ?

G. S. – Tout d’abord, Dante. La Divine Comédie, qu’il a traduite, a été son livre de chevet jusqu’à son dernier souffle. Ensuite, Nietzsche auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Et Jimenez, qu’il considérait comme le plus grand poète espagnol. Côté français, outre Bergson, il aimait Camus, Chateaubriand, Claudel, Hugo, Lamartine, Malraux, Martin du Gard, Mauriac, Montesquieu, Montherlant, Musset, Pascal, Racine, Rousseau, Saint-Exupéry, Sartre, et surtout, Paul Valéry, à qui il vouait un « culte spécial », considérant qu’il était « le sommet, la fin d'une civilisation. Trop fin peut être, trop raffiné. » Cette liste non exhaustive est hétéroclite, sans doute, mais Kazantzaki le reconnaissait lui-même : il raffolait des contradictions.

1929 : Gottesgab, Tchécoslovaquie

i-GR – Quelles influences repère-t-on dans son œuvre ?

G. S. – Elles sont à la fois grecques, orientales, et occidentales. Grecques pour donner vie à certains de ses personnages, tels que Prométhée, Héraclite, Plotin, Nicéphore Phocas, Constantin Paléologue, ou Ioannis Capodistrias. Orientales, à cause de son amour pour les lettres et l'art musulmans. Il a également été inspiré par Tagore, Gandhi et Bouddha. Occidentales, grâce à son éducation européenne et particulièrement française.

i-GR – Bien qu’il ait été un auteur prolifique, son œuvre n’est toutefois diffusée que tardivement en Europe.

G. S. – C’est vrai, jusqu’à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, son œuvre est peu répandue sur le Vieux Continent, on relève quelques articles, surtout dans des revues littéraires françaises. Cependant au lendemain de la guerre, le public commence à le découvrir grâce à de nombreuses traductions. Paris lui décerne le Prix du meilleur livre étranger pour Alexis Zorba, édité en France, en 1947. A la fin de sa vie, Kazantzaki est connu en Europe ; les médias se sont intéressés à lui après la sortie du film de Jules Dassin, Celui qui doit mourir.

1954 : Kazantzaki dans son bureau à Antibes

i-GR – Après avoir connu une gloire internationale, il est quelque peu tombé dans l’oubli. Pourquoi à votre avis ?

G. S. – D’abord, pour des raisons politiques. Les gouvernements grecs n’ont pas favorisé la diffusion de son œuvre ni les demandes d’attribution du prix Nobel de la littérature. En 1946, déjà, la Société des gens de lettres hellénique avait présenté sa candidature, mais en vain, à cause de l’hostilité des autorités. Ensuite, pour des raisons religieuses. L’Eglise orthodoxe de Grèce et l’Eglise catholique romaine n’ont pas accepté qu’il remette en question leurs dogmes et leur pouvoir. La première a tenté, sans succès, de l’excommunier, la seconde a mis à l’index La dernière tentation. Enfin, pour des raisons littéraires. Son style, ses préoccupations existentielles et métaphysiques plaisent peu aux revues littéraires, qui continuent à le bouder. Hormis ces mondes clos, Kazantzaki reste apprécié dans le reste du monde.

i-GR – Sans doute parce qu’il l’a sillonné inlassablement ?

G. S. – Il a passé sa vie entière à voyager. Il a séjourné dans la plupart des pays européens ainsi que dans une quinzaine de pays d’Afrique et d’Asie. Il a visité l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan ; le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, Moscou, la Chine, le Japon, Ceylan et Singapour, l’Egypte et le Soudan, le Liban et la Palestine. Sa santé défaillante l’a empêché d’aller en Inde ; pour des raisons financières il a dû renoncer au Tibet, au Congo, qu’il rêvait de voir. Il n’a pas pu non plus, et à son grand regret, se rendre en Irak : « Bagdad ma patrie ! », disait-il.

i-GR – Il est né en Crète…

G. S. – En 1883, à Héraklion, l’ancien Megalo Kastro, la « Grande Forteresse », capitale de la Crête, alors sous domination turque. Kazantzaki était imprégné de son île, point de départ de toute son œuvre. Elle est sa terre, sa langue, son histoire et ses traditions. Mais il voulait aller au-delà, la dépasser, la sublimer. Faire la synthèse de cette île située entre l’Orient et l’Occident, et tendre ainsi à l’universel.

i-GR – D’où lui vient sa fascination pour l’Orient ?

G. S. – Crétois avant d’être Grec, il prétendait avoir des origines arabes et africaines, qu’il a longuement exposées dans Rapport au Greco, sorte d’autobiographie. Il était fasciné par la nature de l’Orient, ses parfums, ses fruits, sa lumière, ses déserts, ses peuples, ses poètes et ses savants. Il a été envoûté par Samarcande, « le cœur de l’Orient, infiniment plus belle que Jérusalem ». Il a été sous le charme de Boukhara, qui « a quelque chose de classiquement oriental ». Observateur, il n’a pu s’empêcher de noter en 1929, que « malheureusement toutes deux vont maintenant vers leur déclin : elles commencent à se civiliser, c’est-à-dire à perdre leur âme et à singer Moscou qui singe l’Europe, laquelle singe l’Amérique ».

i-GR – Peut-on établir un lien entre sa pensée politique et sa fascination pour l’Orient ?

G. S. – Assurément, car il a longtemps cru que l’avenir appartenait à cette partie de la planète. Les peuples, exploités par les Européens et influencés par les mouvements révolutionnaires, notamment soviétiques et nationalistes, devaient se révolter, prendre leur vie en main et changer la face du monde. Il l’a dit, et écrit, en 1929, dans Toda-Raba : « Frères… sœurs… n’avancez pas ! Revenez en arrière… laissez l’Occident ! L’abîme ! Une guerre abominable va éclater… guerre préhistorique de carnassier… entre nations… entre classes… La haine… Pourquoi ? Pourquoi ? Tout sera englouti… Retournez en Orient, frères ! Soyez simples et bons ! Aimez les hommes, aimez les animaux et les plantes… Aimez la matière, ne la violentez pas ! Il n’y a pas de nation ni de classe. Il y a des hommes… des ombres… ».

1957 : quelques mois avant sa mort, au Festival de Cannes. Avec son épouse Eleni, Melina Mercouri et Jules Dassin, durant la projection de "Celui qui doit mourir", d'après son roman "Le Christ recrucifié"

i-GR – A la lumière de ces quelques lignes, on comprend mieux sa position vis-à-vis de l’Europe…

G. S. – Oui, mais elle a évolué au fil du temps. Jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, il a condamné les extrémismes : communisme, nazisme, fascisme – mais aussi le colonialisme. A Berlin, où il a écrit, en 1923, Ascèse, son essai fondamental, il a découvert la misère, la faim, les gens qui mouraient dans la rue. Non pas une Europe de progrès et de culture, mais une zone mercantile et guerrière. Une Europe égoïste. Et puis, il a déchanté, se rendant compte que les mouvements de révolte ne conduisaient pas au changement radical et spirituel qu’il appelait de ses vœux.

i-GR – Est-ce la dérive des mouvements révolutionnaires qui l’a amené à se rapprocher de l’Europe occidentale ?

G. S. – Bien qu’il ait continué à critiquer le colonialisme en général, et l’occupation britannique de Chypre, en particulier, après 1945, il a reconnu la valeur et l’importance de l’Europe et de la civilisation occidentale, considérée comme « une conquête extraordinaire de l’homme moderne ». Il estimait que la mission de l’Europe était de défendre les valeurs humanistes. Que son salut ne viendrait pas des politiciens ni des technocrates mais des intellectuels. Il voulait donc une Europe établie sur des fondements spirituels.

i-GR – Au point de proposer la création d’une « Internationale de l’Esprit ».

G. S. – Le 18 juillet 1946, il a lancé un appel en ce sens à la BBC, à Londres. Mais son opposition au pouvoir politique grec et à la restauration de la monarchie en Grèce lui ont valu d’être déclaré persona non grata par le gouvernement britannique. Il s’est alors rendu à Paris pour tenter de mobiliser « les serviteurs de l’esprit, écrivains, artistes, savants qui seraient au-dessus de toute politique ».

i-GR – Et tournés vers l’avenir...

G. S. – L’œuvre de Kazantzaki fait souvent référence à l’avenir. Dans Rapport au Greco, et, dans sa Correspondance, il distingue trois sortes d’intellectuels : « ceux qui regardent vers le passé, qui cherchent le romantisme et la fuite ; ceux qui regardent autour d’eux la pourriture, la démence du monde actuel ; ceux, enfin, qui regardent vers l’avenir, et qui luttent pour apercevoir le visage du monde futur, afin de créer le moule où sera créée la matrice future, qui permettra de saisir la structure de la société à venir. » Kazantzaki appartient incontestablement à cette troisième catégorie. C’est ainsi que ses écrits se situent au-delà de l’Europe et de l’Orient. Les notions de dépassement, de synthèse et d’avenir sont les principales caractéristiques de sa pensée. L’homme doit avoir des racines et, en même temps, s’intéresser aux autres peuples et civilisations. Il doit avoir une culture nationale et tendre à l’universalité. Et puis il doit avoir le regard crétois !

"Zorba le Grec", un livre, un film, une musique, une danse, un personnage...

i-GR – C’est-à-dire ?

G. S. – « Avoir le regard crétois, écrit-il, ne veut point dire rejeter les civilisations occidentale, orientale ou de la Grèce antique. Ça veut dire faire la synthèse de tout cela sans oublier l’apport du neuf, et vivre alors une vie nouvelle, plus large, plus héroïque et plus consciente. »

i-GR – S’il fallait choisir un maître mot pour cette œuvre, lequel choisiriez-vous ?

G. S. – J’en choisirais deux, en vérité : l’homme, et la Crète. Dans l’ensemble de ses romans, essais, poèmes, tragédies, récits de voyage, articles, études, livres pour la jeunesse, lettres, traductions, pièces de théâtre, scénarios, Nikos Kazantzaki n’a qu’une seule préoccupation : l’homme, qu’il veut libre, dégagé de toute contrainte religieuse, politique et philosophique. C’est un anticonformiste, un révolté, un dissident. Il ne cesse d’exprimer son inquiétude face à l’existence, et sa solitude face à son destin. Quant au deuxième maître mot, il va de soi : son œuvre s’inspire de la vie, de l’histoire, des profondeurs de sa terre, sa Crète bien-aimée.

Propos recueillis par
Cassandre Toscani

Photos publiées avec l'aimable autorisation de la Fondation "Musée Nikos Kazantzaki"
à Myrtia-Heraklio, Crète