Machinations musicales
Georges Aperghis : l'absurde du monde en scène
par Cassandre Toscani
Compositeur grec, auteur prolixe d’une œuvre multiforme, inclassable et atypique, Georges Aperghis est l’une des figures marquantes de la musique contemporaine. Né à Athènes, en décembre 1945, il s’installe, à 17 ans, à Paris, où il rencontre, quelques mois plus tard, Iannis Xenakis, dont l’influence est perceptible dans ses toutes premières pièces instrumentales. Depuis le début des années 70, il est la référence incontournable du théâtre musical. Ses œuvres sont régulièrement jouées à travers l’Europe. Machinations, spectacle emblématique créé en 2000, a été repris, en juin 2008, au centre Pompidou. Deux nouvelles œuvres ont été créées en octobre dernier, l’une, Teeter-Totter, en Allemagne, l’autre, Ismène, en Italie. Son premier théâtre musical, La tragique histoire du nécromancien Hieronimo et de son miroir, revient, en décembre, à Paris-Villette, avec une nouvelle mise en scène, dans le cadre de la saison du Théâtre de la marionnette. Entre deux créations, Georges Aperghis nous a reçus dans sa maison parisienne, près de l’Opéra-Bastille. Entretien.
i-GR – Parlez-nous de vos dernières créations, Ismène et Teeter-Totter.
Georges Aperghis – Ismène est un retour à mes racines, grâce à l’artiste belge Marianne Pousseur qui m’a demandé d’illustrer musicalement et vocalement le poème homonyme de Yannis Ritsos. J’en ai fait un spectacle pour voix seule. La personnalité d’Ismène, aux antipodes de celle de son illustre sœur Antigone, est admirablement incarnée par Marianne, dont je connaissais depuis longtemps le travail. Je l’avais invitée, en 1996, au Théâtre des Amandiers, à Nanterre, à présenter Songbooks, de John Cage. Elle a également été mon interprète de Clytemnestre dans Dark Side, en 2003. Ismène, héroïne effacée, est le symbole de la femme-mère. Elle aspire à une vie familiale, sans aucun destin à accomplir. De la Grèce d’Œ dipe, nous voici transportés dans le monde d’aujourd’hui. La tragédie antique fait place à celle de notre siècle. Ismène est une longue monodie sans instruments, qui veut fixer l’attention du spectateur sur un seul corps et surtout une seule voix, parlée, chantée, ou passant par tous les registres intermédiaires. Pour exprimer les idées et sensations présentes dans le poème, j’ai utilisé des moyens sonores ou visuels d’où naissent des résonances archaïques. Ce spectacle de la compagnie belge Khroma, créé, début octobre 2008, au Festival de Modène est joué, depuis le 13 novembre, au Théâtre de la Balsamine, à Bruxelles. Il est aussi une façon de rendre hommage à Yannis Ritsos, mort il y a dix-huit ans, presque jour pour jour.
Teeter-Totter, pièce de concert de quinze minutes, écrite pour deux pianos, cordes, flûtes et saxos, est, elle aussi, le fruit de mes investigations sur le discours discontinu. Son titre signifie « Bascule » : deux musiques, aux tempi qui s’affrontent ; on bascule de l'une à l'autre, grâce à différents jeux, alliant agressivité et douceur. Sa création mondiale, le 18 octobre 2008, au Festival de Donaueschingen, en Allemagne, a été exécutée par de jeunes solistes, le Klangforum Wien Ensemble.
i-GR – Vous avez écrit plus d'une centaine de pièces. Votre travail se partage entre l'écriture instrumentale, le théâtre musical et l'opéra.
G. A. – Quel que soit son genre, sa durée ou son instrumentation, une pièce représente un jalon pour avancer dans ma problématique : la discontinuité d'un discours. Je souhaite démontrer, par une réflexion sous-jacente, teintée d’humour et de satire, l’incohérence et l’absurdité de notre société. Machinations en est un bel exemple. La création du monde n’est pas un édifice pensé par un dieu. Rien n'est cohérent, tout est absurde. Je cherche à agencer des fragments et des bribes pour fabriquer un discours. Mais comment le gérer ? Au travers d’assemblages d’éléments semblables, on peut obtenir des discours très différents. Jusqu'où distendre ce discours sans le casser ? Les solutions sont nombreuses, et la façon de poser le problème, multiple ! Je ne crois qu’à l’instant présent, à ce que je fais au moment où je parle. Un concert terminé n'est plus qu'un souvenir. Il me fait penser à d'autres concerts, eux-mêmes souvenirs. Nous vivons dans une illusion permanente. De nouveaux modes de fonctionnements fragmentaires s’installent : on se contente de regarder quelques minutes d'un film, ou d'une émission de télévision, de lire quelques pages d'un livre et l’on estime en avoir vu ou lu la totalité…
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