Entehni mousiki
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Il a composé des pièces de musique classique, pour piano et violon, il a écrit la musique pour des dizaines de films de cinéma et plusieurs séries TV et des documentaires, il a travaillé pour le théâtre et la pub, il a collectionné les prix et les distinctions les plus prisées en Grèce et à l'étranger, à 43 ans il est directeur du 3e Programme (Trito Programma) de la radio grecque, dédié à la musique classique. Il s'appelle Dimitris Papadimitriou. Il est le père de quelques-unes unes de plus belles chansons de Mitropanos, d'Eleftheria Arvanitaki et de Photini Darra.
iNFO-GRECE : Je n'énumérerai pas tous les profils d'employeurs que vous avez eu dans votre carrière, mais pour quelqu'un qui vient de la musique classique c'est plutôt déroutant. Comment arrivez-vous à concilier jingles pour les émissions TV et concerts de musique symphonique ? Dimitris Papadimitriou : Mon avis est que par principe le compositeur doit pouvoir vivre de la musique qu'il écrit, et de ce point de vue cela est sain ; les plus grandes œuvres de musique étaient des commandes. Aujourd'hui, celui qui commande de la musique, c'est la télévision. Tu es donc obligé de t'aligner avec les besoins de la société, en essayant de l'influencer autant que toi-même tu es influencé par l'époque contemporaine. i-GR : Vous pensez à Mozart ?
D. P. : De la même façon que Mozart a écrit la Flûte enchantée pour sa survie, un compositeur, aujourd'hui peut écrire une musique de commande pour un film documentaire, une série TV ou encore une pièce de théâtre. Cela dit, il est capital pour sa personnalité de conduire l'esthétique de la musique qui interfère dans la quotidienneté à des niveaux des plus en plus élevés. C'est bien entendu mon option, plutôt que de me cacher dans le confort et la complaisance d'un seul style. C'est malheureusement ce qui se passe souvent dans l'espace de la musique classique. i-GR : Comment estimez-vous la situation de la musique classique en Grèce ? Existe-t-il un style grec ? D. P. : La musique classique en Grèce existe seulement sous forme d'importation par des compositeurs qui ont fait des études à l'étranger. C'est à dire que nous avons des compositeurs d'origine grecque qui écrivent dans l'idiome allemand, dans le français, etc. Nous n'avons pas des compositeurs qui écriraient dans un idiome grec et qui seraient acceptés par le milieu de la musique classique comme quelque chose de non-folklorique. Cela ne contribue pas à l'émergence d'une école grecque. En ce qui me concerne, mon problème est d'arriver à faire quelques pas avec ce genre unique de la musique grecque qu'est la chanson élaborée (entehno). Dans mon œuvre, vous allez trouver ma contribution à tous les niveaux de la chanson grecque, depuis le rebetiko jusqu'au presque classique, le presque symphonique que je sers actuellement. i-GR : Pourquoi vous dites le "presque classique, presque symphonique" ?
D. P. : Parce que je n'utilise pas des voix d'opéra, parce que je sépare la musique des vers. Il est difficile d'écouter aujourd'hui des vers comme à l'opéra, surtout la langue grecque dans une posture opératique. D'ailleurs, les Grecs sont très attachés au chant et aux vers chantés. L'autre raison est que la voix d'opéra n'a pas trouvé d'issue dans l'esthétique grecque, ça sonne étranger. Toutefois, nous avons des exemples qui montrent que le chemin est ouvert, mais ceci est affaire de trouver les chanteurs d'opéra appropriés, ce n'est pas un problème de compositeur. i-GR : Marios Frangoulis, par exemple ? D. P. : Frangoulis est un chanteur qui s'expérimente sur la transfusion de la posture italienne sur le chant grec. C'est un essai louable. Toutefois, je ne suis pas certain que sans la posture d'opéra il ne peut pas y avoir un chant symphonique grec, qui sera différent des autres sur ce point justement qu'il utilisera des voix naturelles. i-GR : En tant que directeur du 3e Programme de la Radio Publique Grecque (ERT), vous avez la possibilité d'influencer le cours des choses… D. P. : Le problème que rencontre actuellement (et depuis toujours) le 3e Programme c'est qu'il était exclusivement consacré à la musique classique qui n'est pas très abordable par le large public. Ce qui doit être fait, ce n'est pas de baisser le niveau mais de soutenir la musique classique grecque laquelle est plus accessible au Grec. i-GR : C'est ce qu'avait tenté de faire Manos Hatzidakis… D. P. : Hatzidakis avait réduit effectivement la musique classique, mais dans un but de rapprocher le 3e Programme plus du modèle de France Culture que de France Musique. Mon but, moi, c'est de créer une fréquence supplémentaire sur le modèle de France Culture, mais qui soutiendra l'ensemble de la culture grecque et le mouvement culturel international, sans que cela se fasse obligatoirement en association avec de la musique classique. De l'autre, il existera le 3e traditionnel pour les mélomanes. C'est un plan que je crois peut se réaliser. De toute façon, dans les deux fréquences le problème central est de trouver un langage qui exprimera aussi cette partie de la jeunesse qui s'intéresse à la haute esthétique et intellection. i-GR : Ca va être très difficile de la décrocher du reste de la bande FM…
D. P. : Nous vivons une époque de dictature internationale de la publicité. Il y a une corruption intentionnelle du terme "démocratie" où règne le mécanisme qui assure la "domination démocratique" d'un produit sur un autre. Même dans la culture, c'est devenu l'unique méthode pour faire connaître un bien culturel. Les marges de résistance sont telles qu'elles sont accessibles seulement aux très braves. Et, il ne suffit pas le courage des créateurs ; il faut que la contestation gagne aussi les consommateurs et qu'ils commencent à la cultiver. i-GR : La musique classique n'est pas la seule corde que… vous touchez avec votre archet, serais-je tenté de dire. Votre parcours dans le domaine de la musique dite populaire et la chanson artistique (entehno) est tout aussi remarquable. Il y a un peu plus d'un an, votre concert de mise en musique des poèmes de Kavafis a ouvert les cérémonies d'inauguration de la nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie en Egypte. Comme Kavafis, vos origines sont alexandrines. D. P. : Mes parents sont d'Alexandrie et toute la famille est rentrée en Grèce en 1967, j'avais 7 ans. Alexandrie a été le paysage de mes souvenirs d'enfance qui avec les récits des miens et un peu d'imagination j'ai constitué la matière première pour colorer musicalement la poésie de Kavafis. i-GR : Quelle est l'âme d'Alexandrie, aujourd'hui ?
D. P. : En présentant ce travail lors de l'inauguration de la Bibliothèque j'ai retrouvé une ville très sympathique, des gens très gentils et philhellènes. Il existe peu de Grecs maintenant, malgré une communauté de quelques 20.000 personnes, mais, il y a quelques années, ils étaient 200.000 formant une des plus importantes communautés de la ville. Mais les habitants, Grecs ou non, ont conscience de la préhistoire grecque de la ville et ils se sentent honorés de cette histoire. i-GR : Quelle est la place de Kavafis parmi les Grecs d'Alexandrie ? D. P. : Pour la colonie grecque, Kavafis c'était un véritable mythe. Mon père nous lisait Kavafis. Des vers des Kavafis sont employés comme des dictons populaires. Sa mise en musique, je peux dire qu'elle a commencé dès mon adolescence, avec mes premières compositions. i-GR : Est-ce que c'est un travail caractéristique de votre tournant actuel vers la musique populaire ? Vous avez fait appel à la voix d'Eleftheria Arvanitaki, vous avez écrit pour Mitropanos, on dirait qu'elle prend de plus en plus de place dans votre travail. D. P. : C'est comme Homère qui était un chanteur, comme les tragédies, où le Grec s'exprimait à travers la musique vocale. De même que sur la scène antique nous avons toujours besoin du comédien, du tragédien, du rhapsode, aujourd'hui les artistes jouent le même rôle, ils s'intéressent aux affaires publiques, ils entreprennent des interventions politiques et culturelles. Cette continuité entre la musique populaire et la musique savante fait partie de l'originalité grecque. i-GR : On a parfois l'impression que la musique grecque a trouvé un filon inépuisable avec le rebetiko…
i-GR : Peut-on dire la même chose du skyladiko, qui est en quelque sorte la langue de la misère d'aujourd'hui ? D. P. : Non, parce que le skyladiko est tout ce qu'il y a de plus conventionnel. Ce qu'on entend sur la bande FM aujourd'hui devrait être un groupe d'inconnus dans les compagnies discographiques. Les chants skyladika d'Angela Dimitriou n'ont rien à voir avec le niveau d'un Tsitsanis, par exemple, dans le rebetiko. S'il existe un genre skyladiko de qualité, il ne s'est pas encore fait connaître. i-GR : Et, puisque l'audience des jeunes vous intéresse, le rap ? D. P. : Le problème des musiques modernes est qu'elles se veulent un langage universel. Comme il n'existe pas de langue Esperanto, autrement qu'en théorie, dans la musique, il n'existe pas de langage universel. Il n'existe des langues universelles que celles qui s'imposent avec des moyens ou grâce à des conditions économiques. D'où la destruction de la chanson française, et allemande… Cela demande beaucoup de réflexion pour préserver sa langue sans te mettre à l'écarte de la vie d'aujourd'hui. i-GR : Vous êtes donc optimiste pour l'avenir de la musique grecque. D. P. : Au contraire de ce qui se passe avec le cinéma et le théâtre qui sont très dépendants des financements publics mais ont du mal à se renouveler, la chanson grecque dispose d'une économie propre, elle n'est pas subventionnée ou très peu, ainsi elle est à l'abri de la codification. Si elle sombrait dans l'académisme, le gens s'ennuieraient et ne l'écouteraient plus. |
Paris
iNFO-GRECE, septembre 2003
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