Les rendez-vous d'Angélique
Chaque semaine, Angélique Kourounis, correspondante de la presse francophone à Athènes, livre à travers ses rencontres un regard différent sur l'actualité, en exclusivité pour iNFO-GRECE.
L'Union européenne face à la crise de l'Euro
Yves Leterme : nous devons diminuer les écarts de compétitivité entre pays
Le premier ministre belge, Yves Leterme, était en Grèce, mardi 1er juin, dans le cadre d'une tournée des capitales européennes en vue de préparer la prise en charge par la Belgique de la présidence tournante de l'UE pour le deuxième semestre 2010. Une présidence qui intervient à un moment crucial pour la solidarité entre les pays de la zone Euro, alors que, en Belgique, les relations tendues entre les communautés flamande et wallonne font craindre à l'éclatement du pays.
Angélique Kourounis : Monsieur le Premier ministre est ce qu’on peut se permettre d’assumer une présidence tournante de 27 pays qui n’arrivent pas à se mettre d’accord quand déjà chez soi il y a des soucis ?
Yves Leterme : Je suis tout à fait prêt à prendre la présidence. C’est la 12ème présidence assurée par la Belgique. En 1987, déjà, la présidence belge arrivait juste après les élections nationales. De plus, au moment où le roi a dissout les Chambres, j’ai déclaré, et je me tiens à ma parole, que l'ensemble de mon gouvernement allait s’appliquer à préparer de la meilleure façon la présidence belge de l’Union Européenne et c’est ce que nous faisons.
A. K. – Vous allez devoir affronter une très sévère crise financière, qui plus est, paneuropéenne. Beaucoup craignent que l’Euro ne tienne le coup, que la solidarité européenne a fait défaut lors du cas grec, et que la crise s’est étendue à cause de ce retard. Comment allez-vous vous prendre pour restaurer la crédibilité de l’Europe ?
Y. L. – Je ne crois pas qu'il y ait eu défaut de solidarité. Nous avons décidé, justement, dans un effort de solidarité au sein de l’Eurogroupe, de mettre en place un dispositif avec les autres pays de l'Union, qui ne sont pas de l’Eurogroupe, pour aider certains pays à faire face aux problèmes des marchés au niveau des prêts. Nous avons prouvé qu’il y avait cet élan européen et les marchés ont tout de suite compris. Regardez la situation aujourd’hui, ça n’a plus rien à voir avec la situation d'il y a trois quatre semaines. Je crois que les marchés ont compris le message que l’Euro est une réalité et que la solidarité entre les pays membres de l’Euro, ça existe.
Naturellement, nous avons tiré les conclusions, les leçons de ce qui c’est passé, c'est-à-dire qu'il nous faut davantage de gouvernance économique. Avoir une monnaie unique, sans avoir vraiment une politique économique commune, nous savions, déjà, depuis longtemps, que cela n’allait pas marcher. Maintenant, tout le monde est d’accord pour renforcer la politique économique commune et la gouvernance économique. Pour le dire en bon français, une "task force" qui a été installée pour ça. Un des grands objectifs de la Présidence européenne, c’est de saisir ce sens d’urgence qui s’est installé pour mieux gérer en commun nos économies. Pour être très concrets, nous devons diminuer les écarts de compétitivité entre pays. Nous devons avoir une approche beaucoup plus préventive des problèmes de finances publiques. Nous nous sentons aujourd'hui tous responsables du destin de l’euro face aux populations. C'est aussi cela la solidarité. C'est la leçon tirée de ce ces derniers mois.
A. K. – Est ce que la leçon n’est pas trop chère payée ? Ça a commencé en Grèce mais au « bénéfice » de la crise grecque une cacophonie financière en Europe est apparue au grand jour, un disfonctionnement au niveau des contrôles européens sur les finances des pays membres ; et, maintenant, c’est au tour de l’Espagne et du Portugal d'être discrédités, peut-être demain l’Italie, le Royaume-Uni et même la France...
Y. L. – Disons que pour l’instant on a déjà réussi à regagner la stabilité. C’est très important !
A. K. – Vous êtes vraiment convaincu que la stabilité est gagnée?
Y. L. – Je suis convaincu qu’avec le dispositif mis en place, avec l’application et l’utilisation de ce dispositif, la stabilité est acquise. D’ailleurs les marchés ont réagi de façon très claire à nos décisions d’il y a quelques semaines, Mais, vous savez, le Pacte Européen est certes un pacte de stabilité mais aussi de croissance. Nous n’allons réussir à résoudre nos problèmes que si nous arrivons à atteindre un taux de croissance plus élevé que le taux actuel. Pour l’instant l'Europe est le continent qui se trouve à la traîne. La Chine… mais, pour ne pas toujours donner l’exemple chinois, prenons l’Amérique latine, elle affiche des taux de croissance de loin supérieurs à l’Europe et il en va de même pour les Etats Unis Donc, l’objectif principal pour l’instant va être d’atteindre de nouveau un taux de croissance supérieur aux 2 points du PIB.
A. K. – Pour tous les pays de l’Union européenne en général ou pour certains pays ? Parce que, par exemple, en Espagne ou en Grèce c'est plutôt la récession qui pointe à l'horizon !
Y. L. – Tous les pays doivent atteindre un taux de croissance supérieur à 2%. Il en va de l’avenir non seulement de l’économie et de l’euro mais surtout de notre modèle social. Nous avons un modèle social unique au monde. Nous sommes un havre de paix et de sécurité sociale, de service collectif d’une grande qualité. Et pour maintenir cela, pour réussir à financer cela dans l'avenir, il faut une croissance supérieure à 2 points du PIB et cela vaut pour tous les pays. Certains pays, vu l’écart de compétitivité qu’ils présentent vis-à-vis des économies les plus fortes de l’Union européenne, doivent faire des efforts non seulement au niveau de l’assainissement de leurs finances publiques mais aussi au niveau de la compétitivité de leurs économies.
J’en ai parlé à Georges Papandréou. Je suis très respectueux, vraiment, des efforts que va produire et produit déjà la population grecque, mais, naturellement, la deuxième moitié du problème est de restaurer cette compétitivité. Je crois que la Grèce a beaucoup de possibilités, beaucoup d’atouts mais elle doit arriver à rejoindre des taux de croissance qu’elle a connu il y a cinq-six ans, des taux de croissance supérieurs à 2 % pour pouvoir vraiment assainir ses finances publiques à long terme et surtout pour maintenir son système social.
A. K. – Cependant, le système social en Grèce est déjà un des moins performants d’Europe. Et maintenant, avec les mesures d'austérité, il sera encore moins performant qu’avant. Le Bulgare, le Roumain ou le Grec ne sont pas à la même enseigne que le Français De quelle uniformité sociale parlons nous ?
Y. L. – Il faut d’abord préparer le gâteau avant de la distribuer. Et pour préparer un bon gâteau, il faut avoir les ingrédients nécessaires. Et un des ingrédients cruciaux c’est la compétitivité. Il faut être compétitif non seulement au niveau de l’économie européenne mais aussi mondiale. Et l’Allemagne, c’est vrai, a été très loin dans un effort de restauration de sa compétitivité. Mais il n’y a aucune alternative. Il faut suivre l’exemple. Il en va de même pour l’économie belge. Et donc l’économie grecque aussi devra gagner en compétitivité. Et une fois que cette compétitivité sera de nouveau en place, alors on pourra maintenir les systèmes sociaux qui sont les nôtres et qui sont, à juste titre, généreux envers ceux qui en ont besoin.
A. K. – Dans quelques semaines, vous serez à la tête de la Présidence européenne. Quelles sont les mesures que vous allez promouvoir pour que, par exemple, la compétitivité grecque soit améliorée ?
Y. L. – La responsabilité pour restaurer la compétitivité est multiple. Les partenaires sociaux doivent regarder la réalité en face. On a une certaine productivité dans chaque économie nationale et les salaires doivent correspondre à cette productivité. Et s’il n’y a pas un gain de productivité, on ne peut pas augmenter de façon réelle les salaires. Ceci étant dit, il incombe aussi aux opérateurs économiques, mais aussi aux autorités de renforcer la capacité d’innovation, dans chaque économie. Il faut avoir des services de qualité, des services compétitifs. Il faut des investissements dans des programmes de recherche, d’innovation. Il faut une meilleure régulation, il faut diminuer la part de la fiscalité, diminuer aussi le poids de l’Autorité publique et des administrations publiques. C’est donc une responsabilité partagée mais où les partenaires sociaux, les syndicats, les employeurs, et l’Autorité politique,ont leur rôle a jouer.
A. K. – Vous pensez que la Grèce va tenir le coup en appliquant son programme d'austérité ? Tout le monde prévoit une implosion sociale en automne quant les effets de la crise se feront vraiment sentir. Est-ce que, vous, vous croyez à ce scénario ?
Y. L. – Tout d’abord je voudrai dire que je respecte beaucoup le courage politique du gouvernement Papandréou et je respecte aussi les efforts déployés par la population grecque. Je dois dire, que je fus très impressionné par les mesures prises par le gouvernement. Réduire le déficit d’un niveau de, je crois, de 13-14% à 3% dans un laps quand même réduit de 2-3-4 ans, j’en ai encore parlé récemment avec Dominique Strauss-Kahn, il y a 2-3 semaines, ce n’est pas une mince affaire. Je crois que c’est un programme très très strict, très sévère, mais il en va de la crédibilité de l’euro et de la Grèce d'exécuter effectivement et totalement ce programme.
Nous avons une grande foi dans la capacité de réaction de la population grecque. C’est une population qui a la capacité de se maintenir au top niveau économique et de suivre la marche du peloton européen. Mais naturellement il faudra des réajustements, il en faudra en Espagne et en Belgique aussi. Mais je crois vraiment que la population grecque est capable de rejoindre les taux de compétitivité et de productivité qui sont nécessaires pour maintenir le système social. Et, encore une fois, je répète, il n’y a pas d’alternative.
A. K. – Donc, si j’ai bien compris votre vous ne croyez pas au scénario catastrophe à la rentrée ?
Y. L. – Non, pas du tout, mais je crois qu’il faudra beaucoup de courage, et j’ai vu dans les sondages, si l’on peut faire confiance aux sondages, que le gouvernement de M. Papandréou n’a pas perdu beaucoup en popularité et en soutient de l’opinion publique. Je voudrais encourager les Grecs à poursuivre les efforts, à croire dans leur avenir, et, je voudrai ajouter aussi que les Belges n’ont aucun ressentiment négatif vis-à-vis de la Grèce. Parfois dans d’autres pays, comme conséquence d’un certain populisme, il y a un ressentiment négatif vis-à-vis de la population grecque. Je dois mentionner que, concernant la Belgique, j’ai fait promu au parlement une loi habilitant le gouvernement à contracter un emprunt bilatéral avec la Grèce de l’ordre de 2 milliards d’euros, et la loi est passé avec une quasi-unanimité au parlement belge. La Belgique est solidaire de la Grèce et soutient l’effort grec.
A. K. – Est-ce que vous avez eu le sentiment qu’en imposant un tel programme d'austérité, on a été, peut être, injuste envers la Grèce ? je veux dire que l’Union européenne s'est ainsi dégagée de sa propre responsabilité dans cette débâcle ?
Y. L. – Je crois que nous avons perdu beaucoup de temps, de part et d’autre ; je crois, au niveau grec, du temps a été effectivement perdu durant toutes ces années écoulées et, au niveau européen, aussi le processus décisionnel a été très lent. Ceci étant dit, concernant l'attitude de l'Allemagne, il faut faire la part des choses. Il y a les contraintes constitutionnelles, il est normal que le gouvernement de Mme Merkel étudie le dossier sous tous ses angles et qu il ne prenne de décision que lorsque il est sûr d’en avoir fait le tour. Il faut respecter cela. Là où j'ai moins de respect c'est concernant la démagogie, le populisme d’une certaine presse populaire allemande qui a présenté la Grèce comme un pays peuplé de gens fainéants qui ne veulent pas travailler. C’est faux. L’approche belge a été tout à fait différente. Nous avons pris les décisions à temps. Nous regrettons qu'au niveau Européen cela ait pris davantage de temps, mais nous respectons le peuple grec et nous lui sommes complètement solidaires.
Angélique Kourounis
Athènes, juin 2010
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