Les rendez-vous d'Angélique
Chaque semaine, Angélique Kourounis, correspondante de la presse francophone à Athènes, livre à travers ses rencontres un regard différent sur l'actualité, en exclusivité pour iNFO-GRECE.
Interview de Marina Lambraki-Plaka, directrice de la Pinacothèque Nationale de Grèce
Les Trésors du Petit Palais à Athènes : une note d'optimisme dans la grisaille

Il fallait le faire ! Proposer une exposition sur la Belle Epoque à Athènes au moment où la Grèce traverse une crise, des plus graves de son histoire. Néanmoins, "Paris 1900. Art Nouveau et modernisme. Trésors du Petit Palais" s'est clôturée fin février après avoir rencontré un franc succès auprès des Athéniens. Marina Lambraki-Plaka, directrice de la Pinacothèque Nationale et hôte de l'exposition, s'en explique à la correspondante d'iNFO-GRECE à Athènes, Angélique Kourounis.
Angélique Kourounis : La France tient le premier rôle, en ce moment, en matière d'expositions en Grèce. A quoi est-ce dû ?
Marina Lambraki Plaka : Je pense que nous, les Grecs, nous sommes plutôt francophiles. Moi la première. J'ai étudié en France et je la considère comme ma deuxième patrie. C'est un pays que j'aime beaucoup, j'y vais au moins une fois par an, comme en pèlerinage, pour voir les expositions et parce que nous avons une relation très durable avec la France. Je vous rappelle "Delacroix et la révolution grecque", que nous avons présentée ici, de même que l'expo "Paris-Athènes", il y a quelques années, un grand succès. Notre musée, plus particulièrement, a une relation très étroite avec la France. Notre dernière exposition est une très belle exposition, superbement mise en valeur par Elena Gaïti, qui a rencontré beaucoup de succès.

A.K. : Pouvez-vous nous raconter l'historique de la création de l'exposition ?
M. L.-P. : Le Petit Palais, à Paris, a hébergé, il y a un an et demi une expo organisée par le ministère des affaires extérieures de la Grèce avec comme thème les Trésors du mont Athos. Comme cette expo était organisée par un ministère qui n'était pas en contact immédiat avec le monde de l'art, il n'avait pas pris le soin d'assurer un échange. J'ai donc moi-même pris l'initiative de rencontrer le directeur du Petit Palais et je lui ai dit que ce n'était pas juste que seule la Grèce donne de ses grands trésors, qui plus est sortaient pour la première fois du pays, sans que nous ayons nous aussi un prêt en retour.
Nous sommes donc mis d'accord que cette exposition « en retour » allait porter le cachet du Petit Palais. Voilà, donc, l'exposition « Paris, 1900. Art Nouveau, Modernisme, Trésors du Petit Palais de Paris » dédiée à la belle époque, qui prend le chemin de la Grèce. C'est une expo qui porte autant la signature du musée que la signature de la Belle Epoque, dont le climat semble plaire en Grèce ; surtout par ces temps de crise elle donne une note d'optimisme et de joie aux gens.
A.K. : Qu'a-t-elle de si particulier la Belle Epoque pour inspirer cet optimisme ?
M. L.-P. : Parce que la Belle Epoque, comme le dit son nom, est entré dans la conscience des gens comme une époque de bien être tout comme l'art nouveau est perçu comme quelque chose de plaisant, de satisfaisant même . Elle s'oppose, en ce sens, à l'expressionnisme lequel, dans son répertoire, véhicule aussi des images de misère ou de malheur. La Belle Epoque promeut des images de prospérité .Toute cette époque était une époque d'optimisme qui saluait le dix neuvième siècle avec tous ses accomplissements comme les montre l'exposition universelle de Paris en 1900. Mais aussi l'espoir que le dix neuvième siècle allait être une période qui ne connaîtrait pas de guerres, où les peuples allaient coopérer paisiblement. Chose qui, évidemment, a été très vite démentie par l'explosion de la première guerre mondiale qui constitue la limite de notre exposition. Les œuvres que nous avons exposées commencent dans les dernières décennies du 19ème et vont jusqu'à l'année 1914 où s'achève le rêve d'un siècle de progrès, joie d'optimisme, paix et de coopération entre les peuples.
A mon tour déposer une question :Quelle image vous évoque à vous, la Belle Epoque ? ne vous évoque t elle pas des images de Cabaret, de femmes élégantes, non ?
A.K. : Moi elle m'évoque des images de quelque chose de dangereux, une insouciance dangereuse car elle porte en elle le début de la guerre.
M. L.-P. : Ce que vous dites est juste, mais on ne le savait pas encore à ce moment. La France était assez éloignée de la douloureuse guerre franco-prusienne, ou de la Commune, elle avait une image nouvelle, celle des grands boulevards et battisses de Haussmann, c'était une époque qui incitait à croire qu'on était en route vers des temps meilleurs, on découvrait l'énorme capacité de la "fée électricité" comme on l'appelait. L'exposition universelle était la première exposition où on présentait les merveilles de l'électricité, tout un pavillon lui était dédiée Le retentissement était énorme. Même s'il s'est avéré que cette insouciance, cette prospérité, allait être une illusion, il n'empêche, le mot Belle Epoque inspire, encore aujourd'hui, de l'optimisme et de la joie.
A.K. : Depuis quand date cette offre de grandes expositions à Athènes ? Est-ce que les JO de 2004 ont incité vers le gigantisme des projets ?
M. L.-P. : Le grand « boom » remonte au moment où j'ai pris la direction de la Pinacothèque grecque, avec la première grande exposition que j'ai organisée : « de Theotokopoulos à Cézanne ». Cette expo qui a duré de fin 1992 à avril 1993 a apporté au musée 600.000 visiteurs. Elle a eu une prolongation car il y avait trop de monde. Un nombre comparable a fréquenté l'exposition sur El Greco en 2000 avec 618.000. Nous avons donc atteint des chiffres dignes des grands musés du monde, ceux du Métropolitain ou du Grand Palais alors que nous sommes un tout petit pays qui ne peut mobiliser facilement un tel nombre de gens.
A.K. : Existe-t-il pour autant une soif véritable pour l'art ou n'est-ce qu'un snobisme athénien ?
M. L.-P. : Il n'y a aucun snobisme dans le public grec. Les gens ont cette envie et cette soif de découvrir. Il suffit de les informer et ils viennent car ils comprennent que c'est une occasion unique de voir des œuvres qu'ils perdront s'ils ne viennent pas. J'ai pris un grand plaisir à guider moi-même le dernier dimanche les visiteurs dans la Pinacothèque.
A.K. : Certainement avec les œuvres rares qui viennent de l'étranger. Mais, comment se portent nos exportations ? Les artistes grecs, sont ils bien connus à l'étranger ?
M. L.-P. : Hélas, non ! Il faut admettre qu'ils ne sont pas du tout connus à l'étranger malgré leur immense talent. Cela est dû à l'isolement général des pays périphériques comme la Grèce. Je veux dire par là que les pays qui se trouvent au centre de la vie économique comme les Etats-Unis, le Royaume Uni, la France, l'Allemagne et, dans un degré moindre, l'Italie ou l'Espagne, sont aussi au centre de l'art et la mondialisation des œuvres des grandes expositions.
A.K. : Est-ce veut dire qu'on ne peut rien faire ?
M. L.-P. : Nous nous sommes engagés beaucoup dans cette voie, mais sans succès. Je vous dirais pourquoi : les musées d'aujourd'hui, dans cette période de la mondialisation de tous les secteurs, sont aussi des centres commerciaux. A fur et à mesure que les subventions des Etats se font rares - ceci et également valable pour la France -, les musées sont obligés de recourir à des noms d'artistes célèbres, afin d'avoir un maximum de visiteurs payants. Un artiste grec qui serait inconnu, aussi formidable qu'il puisse être, n'a aucune chance d'attirer les foules. Ils vont donc encore et encore exposer Manet, Van Gogh, Rembrandt, Vermeer, etc., donc des vedettes connues.
Pour moi, c'est extrêmement dangereux pour l'histoire de l'art, parce qu'il s'agit du recyclage sans fin des mêmes noms. On ne fait plus de découvertes, on n'apprend rien les uns sur les autres. Que peut on encore étudier sur Manet et Monet ? On les a vus cent fois. Alors pour que cela ne devienne trop ostentatoire, on se met à les comparer les uns aux autres Pizarro avec Cézanne, et ainsi de suite. Malheureusement on ne fait plus que du recyclage. C'est un secret de Polichinelle, touts les responsables des salles d'exposition le savent. C'est un piège auquel nous ne pouvons pas nous extraire. Nous aussi nous en sommes des victimes. Si demain un artiste inconnu vient me demander de l'exposer, même s'il a de la valeur artistiquement parlant, je ne peux que décliner car je n'ai pas d'autres financements que les revenus la billetterie.
Qui viendrai voir un artiste inconnu ? Il est évident que si j'expose les trésors du Mont Athos, les gens vont venir car cela stimule la fantaisie, une communauté fermée de moines qui enferment des trésors fermés, interdisent l'accès aux femmes… Là, oui… Avec les antiquités, avec le nom de Byzance, les gens vont affluer. Mais pour un artiste inconnu ils ne viendront pas.
A ce niveau-là, moi, je ne peux plus rien faire. C'est aux politiciens de faire preuve de volonté et d'aider à trouver des solutions. Comme c'est le ministère de la Culture qui gère les trésors byzantins, ce n'est que lui qui peut proposer de nous donner une vingtaine d'œuvres du 5ème siècle, par exemple, ou d'un artiste connu, et en échange on accueille le moment venu une exposition dédiée à l'art contemporain. Le manque à gagner de cette exposition serait comblé par la précédente exposition. Pour cela, il faut, évidement, de la volonté politique et des décisions appropriées, mais on nous écoute rarement.
Angélique Kourounis
Athènes, mars 2011
L'exposition s'est déroulée à la Pinacothèque Nationale, à Athènes, du 24 novembre 2010 au 28 février 2011. Coproduite avec le Petit Palais de Paris, elle s'articulait autour de 6 entités : L'Exposition Universelle de 1900 à Paris, la participation grecque à l'Exposition Universelle, Paris au quotidien, l'histoire et l'architecture du Petit Palais, le paysage parisien et l'Art Nouveau à travers les vases et meubles de l'époque.
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